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Bruère-Allichamps (Cher) : abbaye cistercienne de Noirlac, 34 verrières de Jean-Pierre Raynaud et Jean Mauret

Dossier IM18001567 réalisé en 2015

Fiche

D'après les textes rédigés et publiés par Marie-Anne Sarda et Isabelle Isnard en 2011 dans Noirlac, coll. Images du Patrimoine, n° 268 :

Église abbatiale, le chevet.Église abbatiale, le chevet.Fondée en 1136, l’abbaye cistercienne de Noirlac est aujourd’hui réputée comme l’une des mieux préservées en France. Elle a pourtant connu une histoire mouvementée, en particulier depuis l’extinction de la communauté religieuse et la vente de ses bâtiments comme Bien national à la Révolution. Depuis 1790, elle a en effet reçu des affectations très diverses, abritant entre autres une fabrication de porcelaine, un orphelinat, un camp de réfugiés espagnols et une annexe de l’hospice de Saint-Amand-Montrond. De façon paradoxale, ces différentes affectations ont permis sa relative bonne conservation puisque les bâtiments furent réutilisés et donc préservés, même si parfois ils furent très endommagés pour être finalement restaurés.

L’ancienne abbaye de Noirlac bénéficie dès 1927 de travaux conservatoires portant sur les charpentes, couvertures et maçonnerie. A la suite de ces premiers travaux, l’État et le Département engagent à partir de 1949 un très ambitieux chantier afin de ressusciter cet ensemble exceptionnel – avec l’aide de la Région Centre depuis les années 1970. (…) La restauration des bâtiments monastiques a été menée en trois grandes phases. La première (1949-1970), sous la direction de l’architecte en chef des Monuments historiques Michel Ranjard, a consisté en la restauration du bâtiment des convers, de la salle capitulaire, du chauffoir et du premier étage du bâtiment des moines (couloirs et cellules), ainsi qu’une reprise de la couverture de l’église et en la suppression du plancher intermédiaire du réfectoire comme de ses cloisons extérieures. La seconde tranche de travaux (de 1971 aux années 1980) a vu la consolidation de la partie nord de l’église, la réfection de ses enduits intérieurs et de son dallage, la restauration du portail occidental, l’installation d’un éclairage intérieur, enfin la réfection des baies qui avaient été murées et la pose des vitraux conçus par l’artiste français Jean-Pierre Raynaud. Durant ces mêmes années, la restauration du réfectoire et du cellier est menée à bien (…). La dernière phase de travaux, achevée en 2001, a consisté en des aménagements divers, notamment des travaux de maçonnerie et d’étanchéité sur les terrasses du cloître sous la direction de l’architecte en chef des Monuments historiques François Voinchet, afin d’en permettre l’accès au public.

Une commande contemporaine dans un lieu d’exception

Lorsque le Département du Cher se porte acquéreur fin 1909 de l’ancienne abbaye de Noirlac, l’église abbatiale a non seulement perdu l’ensemble de ses verrières cisterciennes, mais elle comporte également un très grand nombre de baies murées. Les clichés provenant de la collection de l’architecte en chef des Monuments historiques Lucien Roy, qui se voit confier le département du Cher en 1912, ainsi que les relevés et coupes qu’il fait alors établir, montrent en effet une nef dont les verrières hautes sont constituées de vitreries blanches, tandis que les baies des bas-côtés nord et sud sont bouchées par des murs de briques (…).

C’est le chantier de restauration du bâtiment des moines, conduit par l’architecte en chef Michel Ranjard de 1955 à 1957 qui, parallèlement à la restitution des baies originelles du dortoir des moines, va conduire à la réouverture de l’intégralité des baies précédemment murées, y compris celles des bas-côtés et des chapelles de l’église. Le guide du visiteur publié en 1958 mentionne les quelques fragments de vitraux cisterciens faits d’un verre épais blanc verdâtre, dont le dessin est formé par le cerne noir des plombs d’assemblage et qui évoque des compositions d’entrelacs ou de palmettes. Le rapport remis en mai 1974 par l’architecte en chef Pierre Lebouteux, à l’appui de travaux de restauration intérieure de l’église et du réfectoire, s’il prévoit bien des vitreries losangées incolores pour l’ensemble des baies de l’église, note qu’il conviendrait, vu la qualité de cette église cistercienne, de mettre ces vitraux au concours notamment pour ce qui concerne le dessin des plombs. L’inspecteur général Yves-Marie Froidevaux, dans son approbation des devis transmis, demande de fait une étude détaillée des vitraux proposés avant exécution. Un an plus tard, après avoir pris conseil auprès du père Placide, moine de Cîteaux, qui invite à ne pas faire de néo-cistercien, et après que Sonia Delaunay, Vasarely et Max Ernst, contactés, aient refusé, Jean-Pierre Raynaud, artiste français né en 1939, des plus radicaux parmi ses contemporains, est sollicité pour la création de 63 verrières pour l’église et le réfectoire de l’abbaye cistercienne de Noirlac (…). L’architecte qui suit le projet est Jean Dedieu, assistant de Pierre Lebouteux, l’architecte en chef des Monuments historiques chargé de l’abbaye de Noirlac de 1974 aux années 1980. Une compréhension particulière va rapidement s’instaurer entre l’architecte et Jean-Pierre Raynaud, qui accepte immédiatement ce défi, rejoints dès la fin juin 1975 par un artiste verrier installé dans la région, Jean Mauret. (…).

Compte-tenu de l’importance du chantier et alors que les essais étaient validés par l’inspection générale des Monuments historiques, il a été fait appel à un second maître-verrier, Jacques Juteau, qui avait repris avec Gérard Hermet l’atelier Lorin à Chartres (…).

Dès juillet 1977, alors que le chantier s’achève, les verrières conçues par Jean-Pierre Raynaud suscitent de vifs débats, entre les partisans d’un radicalisme avant-gardiste auquel la rigueur de la pensée cistercienne apporte une justification appropriée, et les opposants à l’utilisation non seulement d’un verre opalescent, commun, en guise de bordure aux verrières, mais aussi à l’emploi, généralisé ici, du verre transparent, sans autre modulation que celle de ses nuances propres ou de l’atmosphère colorée dans laquelle il est placé (…). L’ensemble des 63 vitraux, 56 fenêtres et 7 roses conçu par Jean-Pierre Raynaud pour l’abbaye cistercienne de Noirlac est considéré comme constituant une rupture de l’histoire de l’art sacré au XXe siècle (…).

Si, mis à part La Maison (La Celle-Saint-Cloud, 1969), très peu de travaux antérieurs à 1975 de Jean-Pierre Raynaud sont utiles à la lecture et à la compréhension du cycle de Noirlac, une série d’œuvres peu connues, réalisées en 1974, peuvent néanmoins être considérées comme l’ébauche d’une idée qui trouvera sa pleine expression dans les vitraux de Noirlac. Il s’agit de la série "Grillage", série qui est composée de sérigraphies reprenant le dessin du carrelage blanc serti de joints noirs, recouvertes d’un grillage de protection d’une trame différente. De la superposition de la grille du carrelage et de celle du grillage naissent des possibilités de décalages, de glissements. Une encre de Chine sur toile datée de 1975, intitulée "Première étude pour Noirlac" constitue le lien qui s’établit alors dans l’œuvre de Jean-Pierre Raynaud entre le travail sur le carrelage blanc serti de joints noirs et la mise au point de huit grilles différentes pour Noirlac.

« Le problème des lignes me sensibilise beaucoup. Leur structure ordonnée impose son ordre à l’espace. Je n’ai traité le problème des vitraux qu’avec des lignes

Jean-Pierre Raynaud, Jean Dedieu, Jean Mauret et (?) travaillant aux projets de vitraux de Noirlac, atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières, vers 1976. Photographie prise par Durand-Ruel, Denyse. Tirage noir et blanc conservé à l'atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières.Jean-Pierre Raynaud, Jean Dedieu, Jean Mauret et (?) travaillant aux projets de vitraux de Noirlac, atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières, vers 1976. Photographie prise par Durand-Ruel, Denyse. Tirage noir et blanc conservé à l'atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières.Dans le contexte du chantier de Noirlac, l’artiste a pu justifier le recours à la grille pour les dessins des verrières par la spécificité de l’organisation de la chaîne de travail du vitrail, où l’œuvre conçue par l’artiste est en fait réalisée par un autre, le verrier, soit une organisation au sein de laquelle l’artiste éprouvait le souhait de ne pas « être trahi ». L’analyse du programme de Noirlac confirme que la collaboration des verriers s’est essentiellement attachée aux questions de transparence et de nuances colorées du verre blanc. En accord avec la dimension proprement architecturale de son travail comme avec la symbolique des lieux, Jean-Pierre Raynaud a de fait articulé son travail sur la trame orthogonale présente dans son œuvre dès ses premières années avec le seuil que matérialise le vitrail (…).

Le soutien de l’État à la création contemporaine

Réalisation pionnière à bien des égards, le chantier de Noirlac anticipe une nouvelle page de l’histoire du vitrail contemporain, celle du renouveau de la commande publique qui s’est organisée à partir de 1983 à l’instigation du ministère de la Culture. L’augmentation du budget du ministère, la création de la Délégation aux Arts Plastiques l’encouragement des métiers d’art et la volonté affichée de développer les commandes d’art contemporain dans les Monuments historiques, vont rapidement conduire à l’instauration de règles administratives favorisant les commandes de vitraux d’artistes. Soutenant la création contemporaine, l’État (Délégation aux Arts Plastiques) joue plus que jamais un rôle décisif dans la commande d’interventions contemporaines, privilégiant d’ailleurs les artistes n’ayant jamais fait de vitraux.

Dans ce contexte de multiplication des projets et d’après les témoignages de ses principaux acteurs, le cycle de vitraux de Noirlac est devenu une référence, un exemple à suivre. Ce chantier exemplaire a en effet reposé dans sa conduite et sa réalisation non seulement sur une collaboration exceptionnelle entre un artiste, un architecte et un verrier mais aussi sur l’intelligence et l’esprit d’ouverture des représentants de l’État, comme Colette di Matteo et Jacques Dupont, inspecteurs généraux des Monuments historiques, qui ont accepté le principe de cette commande, en ont approuvé les acteurs et les choix. D’un point de vue artistique également, les vitraux de Jean-Pierre Raynaud ont ouvert de nouvelles voies à l’art du vitrail contemporain : par le ressort particulier et essentiel qui est conféré au plomb, le dessin des grilles de Noirlac a permis les réalisations ultérieures, plurielles, de Gottfried Honegger à Nevers (Nièvre), Pierre Soulages à Conques (Aveyron) ou encore Aurélie Nemours à Salagon (Hautes-Alpes) (…).

De même, l’artiste verrier Jean Mauret rappelle que les vitraux réalisés mirent presque dix ans avant d’être acceptés, étant volontiers considérés lors de la réception du chantier comme de simples « vitreries ». La fortune critique de l’ensemble de verrières conçues par Jean-Pierre Raynaud pour l’abbaye cistercienne de Noirlac montre en réalité que, en plus de ses qualités intrinsèques et d’un contexte exceptionnel, la très grande réussite de ce cycle de verrières tient à une totale compréhension et acceptation du lieu par l’artiste (…).

Panneau d'essai réalisé par Jean Mauret début 1976 pour les verrières des collatéraux de l'église : superposition de grilles (réalisé). Atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières. 106,5 x 66,5 cm. Verres transparents et opalescents.Panneau d'essai réalisé par Jean Mauret début 1976 pour les verrières des collatéraux de l'église : superposition de grilles (réalisé). Atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières. 106,5 x 66,5 cm. Verres transparents et opalescents.La variété de ses propositions sur le motif de la grille, qui lui permet d’instaurer une progression dans la nef ou encore une hiérarchie entre les différents espaces que sont la nef et le transept d’une part, d’autre part le chœur, participe de cette compréhension intime des lieux et de leur fonction religieuse. De même, la mise au point de dessins de fenêtres permettant, sur le pourtour de chacune d’entre elles, de rattraper les différences de largeur et de hauteur des baies tout en magnifiant leur rôle, qui attire notre regard et élève notre esprit vers la lumière, trahit un rapport d’intelligence extrême avec le lieu (…).

Conçues en quatre mois seulement, réalisées et posées en l’espace de deux années, les verrières de Noirlac (…) occupent une place essentielle dans l’histoire de la création contemporaine de la seconde moitié du XXe siècle.

A la suite de la réalisation des vitraux de Noirlac, Jean-Pierre Raynaud, Jean Dedieu et Jean Mauret garderont des liens forts, l’architecte concevant en 1986 la nouvelle demeure de l’artiste à La Garenne-Colombes et le verrier réalisant par la suite d’autres vitraux pour Jean-Pierre Raynaud : en 1977 une dizaine de vitraux pour la Maison de la Celle-Saint-Cloud (maison détruite aujourd’hui), en 1980 une grande verrière pour le Conseil départemental de l'Isère à Grenoble et en 1993, les sept vitraux de la chapelle romane dépendant du château de Notre-Dame-des-Fleurs, propriété des Naon à Vence (anciennement galerie Beaubourg).

Description des verrières

Le programme conçu par Jean-Pierre Raynaud pour l’abbaye cistercienne de Noirlac est composé de 56 fenêtres et 7 roses qui se répartissent dans deux corps de bâtiments, l’église abbatiale et le réfectoire des moines, respectivement situés au nord et au sud du cloître.

L’église abbatiale

La commande faite à Jean-Pierre Raynaud pour l’église abbatiale comporte les 15 baies des collatéraux, les 16 baies hautes de la nef, la rose occidentale, les trois lancettes du chœur surmontées d’une rose, la petite baie haute de la croisée du transept, les quatre fenêtres des chapelles latérales du chœur, les 10 baies hautes du transept, enfin les trois lancettes et la rose qui les surmonte dans le transept nord, ensemble identique à celui du chœur. Il s’agit donc de l’intégralité des baies de l’église abbatiale, se répartissant sur les trois niveaux d’architecture.

Le réfectoire

Réfectoire : vue intérieure vers le sud-est : baies R2, R4, R6, R8, R102 et R104.Réfectoire : vue intérieure vers le sud-est : baies R2, R4, R6, R8, R102 et R104.Profondément remanié au XVIIIe siècle, alors qu’un plancher intermédiaire coupe l’élévation du bâtiment en deux, permettant l’aménagement de deux appartements distincts réservés aux hôtes, l’ancien réfectoire des moines fait l’objet d’une restauration complète entre 1957 et 1976. Ce réfectoire construit dans le dernier quart du XIIe siècle retrouve alors son volume originel, tandis que ses baies, qui avaient été murées au XVIIIe siècle et remplacées par le percement de grandes fenêtres rectangulaires dont la façade ouest du réfectoire garde la mémoire, sont dégagées et réouvertes. La restauration du bâtiment conduit donc naturellement à un programme de vitraux, ce programme portant sur deux fois deux lancettes brisées surmontées d’une rose au mur sud du réfectoire, ainsi que sur les deux roses qui leur font face au nord, au-dessus du portail d’accès au réfectoire.

La commande

Réunion de travail à l'abbaye de Noirlac vers 1976 : Jean Dedieu (debout), Jean Mauret, Colette di Matteo, Jean-Pierre Raynaud, Jacques Juteau et (?). Photographie prise par Denyse Durand-Ruel. Tirage noir et blanc conservé à l'atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières.Réunion de travail à l'abbaye de Noirlac vers 1976 : Jean Dedieu (debout), Jean Mauret, Colette di Matteo, Jean-Pierre Raynaud, Jacques Juteau et (?). Photographie prise par Denyse Durand-Ruel. Tirage noir et blanc conservé à l'atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières.Constituant le lot n° 10 de la première tranche des travaux de restauration de l’abbaye de Noirlac menés de 1974 à 1978 par Pierre Lebouteux, architecte en chef des Monuments historiques, la commande de vitraux contemporains par le Département du Cher a trois attributaires : Jean-Pierre Raynaud (artiste peintre) pour l’ensemble des vitraux de l’église et du réfectoire, Jean Mauret (maitre-verrier) et Jacques Juteau (maitre-verrier).

La répartition de la réalisation des vitraux a été la suivante :

- Jean Mauret : côté nord de l’église (16 fenêtres des bas-côtés et de la nef haute), chapelles latérales du chœur (4 fenêtres), chevet (3 lancettes et une rose), baie haute du chœur, rose de la façade occidentale, réfectoire (4 roses et 4 baies), soit au total 34 baies

- Jacques Juteau : côté sud de l’église (16 fenêtres des bas-côtés et de la nef haute) et transept (3 lancettes et une rose au nord, 9 fenêtres hautes), soit au total 29 baies

Les dessins

A la suite de l’expérimentation que constitua en 1974 la série "Grillage", le travail et la proposition de Jean-Pierre Raynaud pour les vitraux de Noirlac va se fonder sur la superposition de grilles et les nombreuses variations rendues possibles par le décalage de deux grilles entre elles. A Noirlac, l’on rencontre en effet huit grilles différentes, dont la complexité varie selon leur emplacement dans l’édifice et la symbolique des lieux, ou selon leur situation aux différents niveaux d’architecture.

Église abbatiale : vue intérieure vers le choeur.Église abbatiale : vue intérieure vers le choeur.Pour comprendre ces huit grilles, il suffit de se laisser guider par les lieux : en entrant dans l’église, le visiteur est attiré par les fenêtres des bas-côtés où s’établit la première superposition entre deux grilles. Le regard s’échappe alors vers les fenêtres hautes de la nef, d’un dessin plus simple. En une progression ténue vers la lumière révélée par un croquis préparatoire de l’artiste, les baies des bas-côtés nous mènent au chœur dont les trois fenêtres et la rose montrent un dessin proche de celui des baies des bas-côtés, mais plus complexe encore en termes de superposition et de décalage. Le transept et les chapelles latérales du chœur permettent enfin d’autres variations.

Les panneaux d’essai pour les vitraux de Noirlac conservés dans l’atelier de Jean Mauret témoignent des différents essais réalisés, pour la bordure blanche sur le pourtour du vitrail. Validé après discussion par Colette di Matteo et Jacques Dupont, inspecteurs généraux des Monuments historiques, le principe de la bordure blanche a pour fonction essentielle d’éviter que la verrière ne se perde dans le mur. Pour autant, la mise au point de ces bordures a nécessité de nombreux tâtonnements. En définitive, une transition s’établit grâce au verre opalescent entre la blancheur opaque de la pierre et la transparence des grilles.

La grille des baies des collatéraux (baies n° 104, 106 à 119 et 121)

Église abbatiale, baie n° 111 du collatéral nord.Église abbatiale, baie n° 111 du collatéral nord.La grille des baies des bas-côtés de l’église est fondée sur la superposition de deux grilles différentes, la trame de l’une étant de 7,5 x 7,5 centimètres, tandis que celle de l’autre est de 23 x 23 centimètres, soit près de trois fois plus. La petite grille couvre l’ensemble de la surface du vitrail, tandis que la grande grille, dont les montants verticaux s’interrompent en haut et en bas, aide à délimiter un cadre sur le pourtour du vitrail, constitué par une marge de verre blanc opalescent. Le dessin des grilles des fenêtres des bas-côtés sud est le même que pour le bas-côté nord.

En complète harmonie avec les lieux, Jean-Pierre Raynaud a souhaité une progression dans la nef vers la lumière, au fur et à mesure que l’on s’avance vers le chœur. Cette progression a été réalisée très simplement, en opérant un choix de carrés de verre davantage « blancs » pour la première rangée horizontale de la première baie, puis pour deux rangées dans la seconde, trois rangées dans la troisième… et enfin huit rangées, soit près des trois quarts du vitrail dans la huitième et dernière baie.

La grille des baies hautes de la nef et des baies hautes du transept (baies n° 211 à 226, 201 à 205 et 207 à 210)

Moins accessibles au regard, les 16 baies hautes de la nef présentent une grille simple, d’une trame de 10 x 10 centimètres, grille qui est probablement la plus proche du travail de l’artiste fondé sur le carreau de faïence blanc et le joint noir. Le principe d’un « cadre » en verre opalescent blanc est repris, tandis qu’une grille plus large, d’une trame de 22 x 22 centimètres, est utilisée pour ce cadre, créant ainsi un décalage avec la fenêtre elle-même.

Les neuf fenêtres hautes du transept sont une variation de la grille simple de la nef haute, la trame de la fenêtre étant plus petite (7 x 7 centimètres) et, par conséquent, le réseau de plombs plus présent.

La grille des baies du transept (baies n° 101 à 103 et 105)

Les trois fenêtres du transept nord sont à nouveau constituées de la superposition de deux grilles, légèrement décalées l’une par rapport à l’autre. La trame de chacune de ces deux grilles est la même, 10,3 x 10,3 centimètres, avec un décalage de 2 centimètres entre elles, le réseau de plomb de l’une étant plus épais que celui de l’autre et formant ainsi à l’intérieur du vitrail la fenêtre elle-même. La bordure, constituée de verre opalescent, confirme une nouvelle fois la fonction de ce cadre, fait « pour les isoler de la pierre » selon les propres termes de l’artiste. La rose qui couronne ces trois lancettes reprend le même motif.

La grille des baies des chapelles latérales du chœur (baies n° 3 à 6)

Les quatre fenêtres des chapelles latérales du chœur, identiques, présentent une autre forme de décalage. Fondées sur une grille unique d’une trame de 8,6 x 8,6 centimètres, leur surface est divisée en deux par la verticale, chacune des deux moitiés étant légèrement décalée de 2 centimètres par rapport à l’autre. Le pourtour des fenêtres, d’une trame de 4 x 8,6 centimètres qui reprend pour partie celle de l’intérieur même des fenêtres, est en verre blanc opalescent.

La grille des baies du chœur (baies n° 0, 1, 2 et 100)

Église abbatiale : baie n°2 du choeur.Église abbatiale : baie n°2 du choeur.Les trois fenêtres du chœur présentent légitimement, s’agissant du sanctuaire de l’église, un dessin plus complexe. D’un effet plus précieux, ces trois fenêtres du sanctuaire proprement dit aboutissent à la création sur la surface de chacune d’elles d’un quadrillage de petits carrés, à l’intersection des deux grilles du dessus. Celles-ci forment d’ailleurs un ensemble de verticales et d’horizontales plus claires, particulièrement lisibles, et qui tiennent ainsi davantage à distance le monde extérieur que l’on aperçoit derrière les fenêtres. La rose qui couronne ces trois lancettes reprend le même motif.

Ce sont trois grilles et non deux qui sont ici superposées : deux des grilles ont une trame identique, large de 15 centimètres, et forment un premier motif par décalage entre elles de 3 centimètres ; ce motif est ensuite superposé à la troisième grille, d’une trame deux fois plus petites, de 7,5 centimètres.

La grille de la baie haute du chœur (200)

La plus petite baie du programme, située en partie haute du chœur à la croisée du transept, reprend à la fois le motif de la grille simple des fenêtres hautes de la nef et le motif plus complexe de la bande verticale claire, ponctuée de petits carrés, des fenêtres du chœur. Son pourtour est, comme pour toutes les autres, fait de verre opalescent blanc.

La grille de la rose occidentale (227)

Église abbatiale, rose n° 227 du portail occidental. 2,68 m de diamètre.Église abbatiale, rose n° 227 du portail occidental. 2,68 m de diamètre.Conçue au départ sur le même dessin que les fenêtres des bas-côtés, cette rose une fois mise en place s’est révélée d’un dessin trop fin et dense, non lisible depuis la nef et le chœur. Dans une lettre du 6 avril 1977, Jean-Pierre Raynaud expose la situation à laquelle il se trouve confronté au préfet du département du Cher : « Je viens de terminer à ce jour l’ensemble de vitraux de l’Abbaye de Noirlac, l’ensemble me donne entière satisfaction excepté la rose ouest qui ne me semble pas assez aboutie, et je souhaiterai la reprendre entièrement ». Il demande à refaire cette rose avec un dessin différent.

La rose occidentale définitive est assortie à la petite fenêtre haute du chœur, reprenant à la fois la grille simple des fenêtres hautes de la nef et le motif du chœur d’une bande plus claire, ponctuée de petits segments, sertissant l’intérieur des pétales de la rose. Le pourtour de ses six lobes, comme celui de toutes les autres roses et les fenêtres du programme, est en verre opalescent blanc.

La grille des baies du réfectoire (baies R2, R4, R6, R8, R 101, R 102, R 103, R 104)

Un dessin unique a été retenu pour les quatre fenêtres et les quatre roses du réfectoire, en cohérence avec l’unité du lieu. Offrant des points de comparaison avec le dessin des fenêtres du chœur de l’église abbatiale, celui des baies du réfectoire est fondé sur la superposition de montants verticaux sur une grille double régulière, ne présentant aucun décalage. L’œil perçoit ainsi une trame diffuse entre le monde de l’abbaye et celui qui est à l’extérieur.

Le choix du verre

Le choix du verre pour le chantier de Noirlac, des verres soufflés de Saint-Just-sur-Loire dits « cordelés » dont la structure est assez souple et naturelle, tient compte du fait que les verres cisterciens, de composition et de fabrications différentes, étaient moins incolores que les verres actuels.

La composition des verrières de Noirlac va prendre en compte la possibilité, tout en utilisant du verre incolore, de proposer au regard une modulation colorée très légèrement jaune ou verte, en harmonie avec la couleur naturelle de la pierre comme avec le contexte naturel au sein duquel s’inscrit l’abbaye.

Panneau d'essai réalisé par Jean Mauret début 1976 : quadrillage. Atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières. 58 x 49 cm. Verres transparents, opalescents et gris. Panneau d'essai réalisé par Jean Mauret début 1976 : quadrillage. Atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières. 58 x 49 cm. Verres transparents, opalescents et gris. Les panneaux d’essai conservés par Jean Mauret témoignent des différents tâtonnements qui ont précédé les choix définitifs : insertion de carrés de verre verts foncés apparaissant comme noirs à la lumière, présence sur toute la surface d’une verrière d’une grille blanche opalescente, essai de différentes bordures…

Afin d’être plus proche du principe de la grille et de ses décalages utilisé par Jean-Pierre Raynaud, Jean Mauret n’a pas travaillé pour ce chantier en découpant les pièces à l’aide de calibres. Il a adapté un autre procédé technique, basé sur des piges, ce qui lui a permis de travailler quasiment en direct pour chaque verrière. Ce procédé a été toutefois beaucoup plus complexe car il a nécessité de prendre en compte non seulement la largeur et la hauteur de chaque pièce mais aussi son emplacement exact dans la verrière.

Dénominations verrière
Aire d'étude et canton France - Cher
Adresse Commune : Bruère-Allichamps
Lieu-dit : Noirlac

Abbaye de Noirlac, vitraux conçus par Jean-Pierre Raynaud. Repères chronologiques

- 13 mai 1974 : Pierre Lebouteux, ACMH, propose un devis pour la restauration de l’église et du réfectoire de Noirlac (maçonnerie, charpente, dallage, serrurerie et vitraux). Il prévoit dans l’église des « vitraux losangés blancs ou presque avec une bordure » et se demande, « vu la qualité de cette église, s’il n’y aurait pas lieu de mettre au concours ces vitraux, la vitrerie étant blanche et le concours portant sur le dessin des plombs ». Pour le réfectoire, « les vitreries prévues au devis sont en verre antique losangé, très clair avec bordure.

- 22 juin 1974 : courrier de Pierre Lebouteux, ACMH, à M. Paganelli, conservateur régional des bâtiments de France (CRBF), au sujet des travaux de l’abbaye de Noirlac : « En ce qui concerne les vitraux, c’est une opération assez longue, je vais me mettre d’accord avec l’inspection du Mobilier et avec M. Froidevaux pour le choix du maitre-verrier qui devra présenter des maquettes qui seront susceptibles d’être discutées assez longuement à la Commission».

- 5 mai 1975 : courrier de Jean Mauret à M. Paganelli, CRBF indiquant qu’il souhaite être appelé lors de la consultation qui sera faite pour les travaux de la « vitrerie » de Noirlac (le terme de vitrerie désigne un vitrail de création à cette époque)

- 31 mai 1975 : courrier de Colette di Mattéo (inspecteur des Monuments historiques) à M. Paganelli, CRBF : elle lui confirme que la candidature de Jean Mauret a été retenue dans le cadre de l’appel d’offres pour les vitraux de l’abbaye de Noirlac

- Juin 1975 : lettre de Jean-François Jaeger, directeur de la galerie parisienne Jeanne Bucher, proposant à Jean-Pierre Raynaud de concevoir les vitraux de Noirlac

- 5 septembre 1975 : devis de Jean Mauret relatif à la réalisation des vitraux de l’église de Noirlac d'après les projets de Raynaud. Il signale la « complexité de la composition graphique et la petite échelle des pièces (328 pièces au m²) ainsi que l’utilisation de plombs de deux largeurs différentes».

- 20 novembre 1975 : rapport de M. Dupont, inspecteur des Monuments historiques, concernant la vitrerie de Noirlac : « J’ai examiné les maquettes de JP. Raynaud pour les bas-côtés et les baies hautes de la nef de l’église de l’abbaye de Noirlac (…). Le but cherché a été de se maintenir dans la tradition cistercienne tout en y introduisant une certaine liberté. Le parti traditionnel me parait bon, à condition que la grisaille soit réussie - l’essai de M. Mauret mis en place à Noirlac étant excellent – les autres exécutants, M. Juteau et M. Chauffour, réussiront, je pense aussi bien et nous verrons d’ailleurs leurs essais. La vitrerie de l’église entière assumée par le département du Cher et la région doit être terminée fin 1978. C’est dire que l’ACMH attend la décision de l’Administration pour passer les marchés».

- 1er février 1976 : à cette date, trois verriers doivent se partager la réalisation des vitraux de Noirlac : Jean Mauret, Jacques Juteau et Marcel Chauffour

- 18 février 1976 : ordre de service pour la réalisation des vitraux de l’église

- 5 avril 1976 : Pierre Lebouteux, architecte en chef des Monuments historiques (ACMH), informe Jean Mauret qu’il a passé à son nom les vitraux du réfectoire suite à l’accord intervenu avec M. Chauffour (ce verrier a renoncé à la réalisation des vitraux de Noirlac)

- 3 mai 1976 : ordre de service pour les vitraux du réfectoire suivant le marché approuvé le 15 avril 1976.

- 21 juin 1976 : rapport de Jacques Dupont, inspecteur général des Monuments historiques : « Sur les maquettes approuvées du peintre J-P. Raynaud, le verrier Jean Mauret a exécuté les fenêtres nord de la nef, à notre entière satisfaction».

- 15 avril 1977 : mémoire définitif de Jean Mauret adressé au préfet du Cher, récapitulatif des vitraux exécutés dans l’église de mars 1976 à avril 1977 :

. bas-côtés nord : 8 baies (24,34 m²)

. nef haute : 8 baies (16,06 m²)

. rose ouest (6,27 m²)

. chœur : 3 baies et 1 rose (8,64 m² + 2,92 m²)

. fenêtre haute côté est (0,92 m²)

. chapelles côté est : 4 baies (6,82 m²)

. baies complémentaires (= panneaux d’essais) : 12,70 m²

- 15 avril 1977 : mémoire définitif de Jean Mauret adressé au préfet du Cher, récapitulatif des vitraux exécutés dans le réfectoire de juillet 1976 à avril 1977 :

. 4 baies ogivales (15,60 m²). 2 roses à 6 pétales côté nord (5,64 m²)

. 2 roses à 6 pétales côté sud (6,52 m²)

- 21 juillet 1977 : facture pour la rose ouest de l’église (suite à sa réfection avec un dessin différent à la demande de Jean-Pierre Raynaud). Facture suivant devis du 6 avril 1977

- 28 juillet 1977 : réception des travaux de l’abbaye de Noirlac

- 1977 : Jean Mauret réalise une dizaine de vitraux pour la Maison de Jean-Pierre Raynaud à la Celle-Saint-Cloud d'après des dessins de l'artiste (la Maison est aujourd’hui détruite)

- 1980 : Jean Mauret réalise une grande verrière pour le Conseil départemental de l'Isère à Grenoble d'après des dessins de Jean-Pierre Raynaud

- 1993 : Jean Mauret réalise 7 vitraux pour la chapelle du château Notre-Dame-des-Fleurs (propriété de la famille Nahon) à Vence d’après des dessins de Jean-Pierre Raynaud

- 5 décembre 2001 : devis de Jean Mauret adressée au Conseil général du Cher pour révision et restauration des vitraux endommagés dans 7 baies sud + une baie est avant la pose des grillages de protection (côté sud = côté terrasse, risque de casse par les visiteurs.).

- 15 juin 2008 : conférence sur les vitraux de Noirlac présentée in situ par Jean-Pierre Raynaud, Jean Dedieu (architecte collaborateur de Pierre Lebouteux ACMH) et Jean Mauret

Période(s) Principale : 4e quart 20e siècle , daté par source
Dates 1975, daté par source
Stade de création pièce originale de vitrail
Lieu d'exécution Commune : Saint-Hilaire-en-Lignières
Édifice ou site : Atelier de Saint-Hilaire-en-Lignières
Auteur(s) Auteur : Mauret Jean,
Jean Mauret (1944 - )

Artiste verrier.


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peintre-verrier
Auteur : Raynaud Jean-Pierre
Catégories vitrail
Structures baie libre
Mesures :
Précision dimensions

Eglise : h=290 la=83 (baie 0). h=180 la=61 (baie 5). Diamètre=180 (rose 100). h=307 la=84 (baie 103). h=202 la=103 (baie 116). h=275 la=103 (baie 119). h=145 la=50 (baie 200). Diamètre=267 (rose 205). h=249 la=90 (baie 208). h=227 la=69 (baie 211). Diamètre=268 (rose 227). Réfectoire : h=370 la=93 (baie R8). Diamètre=166 (roses R102 et R104). Dimensions approximatives.

États conservations bon état

L'abbaye de Noirlac est classée au titre des Monuments Historiques depuis 1862.

Statut de la propriété propriété du département
Protections protection MH

Références documentaires

Documents d'archives
  • Atelier de Jean Mauret, Saint-Hilaire-en-Lignières. Archives.

  • Archives départementales du Loiret ; 1339 W 45. Travaux à l'abbaye de Noirlac, 1974-1976. (Versement de la CRMH Centre).

  • Conservation régionale des Monuments historiques, DRAC Centre : archives. Dossier Abbaye de Noirlac.

Bibliographie
  • BERGATTO, Lionel. Blois cathédrale Saint-Louis Jan Dibbets. In : LAGIER, Jean-François, SAUNIER, Philippe (dir.). Les couleurs de la lumière, le vitrail contemporain en région Centre (1945-2001). Chartres : Centre International du vitrail de Chartres, Gaud Éditions, 2001.

    p. 64.
  • BERGATTO, Lionel, SAUNIER, Philippe. Les couleurs de la lumière. Le vitrail contemporain en région Centre, 1945-2000. Chartres : Centre International du vitrail de Chartres, Gaud Éditions, 2001. Catalogue de l'exposition organisée par le Centre international du vitrail, Chartres, 2001-2002.

    p. 64-71
  • DURAND-RUEL, Denyse, MARTELAERE, Emmy. Noirlac, abbaye cistercienne. Vitraux de Jean-Pierre Raynaud. Paris : Éditions Modernes d'Art, 1977.

  • GREFF, Jean-Pierre. Le vitrail au XXe siècle : éclats et éclipses. In : CHARBONNEAUX, Anne-Marie, HILLAIRE, Norbert (dir.). Architectures de lumière - vitraux d'artistes 1975-2000. Paris : Éditions Marval, 2000.

    p. 39-40
  • ISNARD, Isabelle, SARDA, Marie-Anne. Noirlac. Lyon : éditions Lieux Dits, 2011. (Coll. Images du Patrimoine n° 268).

Périodiques
  • BOUTAN, Jean. Jean-Pierre Raynaud : les vitraux de l'abbaye de Noirlac. Art Press, n° 13, décembre 1977.

    p. 14-15
(c) Région Centre-Val de Loire, Inventaire général - Mauret-Cribellier Valérie