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Hôtel d'Alluye (8 rue Saint Honoré)

Dossier IA00141098 inclus dans Ville de Blois réalisé en 1986

Fiche

Dossiers de synthèse

Par Annie Cospérec dans Blois, la forme d'une ville. Paris : Imprimerie nationale, 1994. (Cahiers du Patrimoine, n°35).

L'hôtel d'Alluye, une construction exceptionnelle au début du XVIe siècle

Parmi les hôtels édifiés entre 1500 et 1514, une construction se distingue nettement : l'hôtel d'Alluye, achevé avant 1508, se place, par son caractère d'avant-garde, au coeur même de la création architecturale de la première Renaissance.

Bâtiment est et sud, façades sur cour.Bâtiment est et sud, façades sur cour.Une telle réalisation, ne pouvait avoir été commanditée que par un personnage hors du commun, dont la fortune et la position expliquent en partie l'oeuvre architecturale : Florimond Robertet, baron d'Alluye, notaire et secrétaire du roi, sous les règnes de Charles VIII, Louis XII et François Ier. Issu d'une famille du Forez au service de la régente Anne de Beaujeu, il s'est considérablement enrichi par ses fonctions et son rôle dans les affaires du royaume, et appartient, dans la lignée de Jacques Coeur, à la bourgeoisie financière des notaires et secrétaires du roi. Sous le règne de Louis XII, Florimond devient l'un des principaux conseillers du roi, et intervient dans la politique étrangère, lorsqu'après la disgrâce du maréchal de Gié en 1505, il occupe la fonction d'ambassadeur auprès de la République de Florence. Ses nombreuses relations avec le monde italien lui permettent d'enrichir ses collections déjà importantes et d'élargir ses goûts artistiques et sa culture humaniste qui s'expriment avec éclat dans sa résidence blésoise et au château de Bury, édifié quelques années plus tard (79).

La date de construction de l'hôtel d'Alluye est connue par une lettre d'un ambassadeur florentin, datée de septembre 1508, qui décrit la demeure de Robertet murato di nuovo (80), ce qui prouve donc son édification entre 1500 et 1508, peu après le "logis neuf", tout comme les hôtels de Mayenne et Hurault de Cheverny. Mais à la différence de ces deux édifices qui ont disparus, l'hôtel d'Alluye subsiste en partie et ses bâtiments détruits peuvent être restitués.

Situé rue Saint-Honoré, à proximité de la Grande Rue, l'hôtel occupait un terrain réduit, aujourd'hui, de près de la moitié de sa superficie initiale. On ignore malheureusement, comment a été constituée une parcelle d'une importance inhabituelle dans la ville du XVIe siècle : Robertet a-t-il acquis progressivement les terrains nécessaires à l'édification d'une vaste demeure, ou a-t-il reçu, à titre de fief, en remerciement de services rendus, une parcelle relevant du domaine comtal ? Nous savons que Robertet a tenté d'agrandir ce domaine, mais ses tentatives devaient échouer face à l'opposition d'un voisin plus modeste, le jurisconsulte Denis Dupont, qui possédait à l'angle de la rue Saint-Honoré et de la Grande Rue un petit terrain, véritable enclave dans la propriété de Robertet. Denis Dupont ne céda jamais aux pressions de son puissant voisin, et la longue querelle qui les avait opposés demeurait encore vivace dans les mémoires au siècle suivant (81).

Façade sur la rue.Façade sur la rue.Malgré l'incertitude sur son origine, on peut restituer la parcelle, telle qu'elle se développait au coeur de l'îlot formé par les rues Porte-Chartraine, Saint-Honoré et Beauvoir grâce à plusieurs actes de vente, passés entre le début du XVIIe siècle et le troisième quart du XIXe. Lors de la saisie des biens de la famille Robertet en 1606, toute la partie ouest, du côté de la Grande Rue (qui s'étendait sur la longueur aujourd'hui comprise entre le 15 et le 25 rue Porte-Chartraine) fut séparée de la propriété (82). Au sud, le long de la rue Saint-Honoré, différents actes, plus récents, révèlent que le terrain s'étendait sur les parcelles situées entre les numéros 4 et 10 (83). L'extension au nord, jusqu'à la rue Beauvoir, n'est pas certaine au début du XVIe siècle, mais elle est attestée en 1643, lors de l'acquisition de l'hôtel par Michel Bégon (84). Dans cette direction la propriété de Robertet s'étendait au moins jusqu'à l'arrière des parcelles peu profondes longeant la rue. Le domaine foncier de Robertet, ainsi restitué, formait un vaste quadrilatère de plus de trente mètres de côté, alors que les parcelles environnantes dépassent à peine 5 à 7 m sur rue. La constitution d'une aussi grande parcelle au coeur même de la ville est un phénomène unique, à Blois, directement lié à la puissance de Robertet, qui souhaitait édifier une demeure surpassant par ses dimensions et par son luxe toutes les résidences contemporaines. Le vaste programme architectural qu'il envisageait de réaliser ne pouvait s'accommoder des modestes terrains généralement disponibles et souvent dénivellés : l'organisation de l'hôtel d'Alluye dépend, en effet, de la superficie importante de la cour centrale et de son espace plan nécessaire à la construction de quatre corps d'égale hauteur.

De cet ensemble il subsiste aujourd'hui la moitié des constructions, situées au sud et à l'est de la cour. L'aile ouest, vendue à plusieurs propriétaires dès les années 1620, n'a conservé que quelques vestiges dénaturés et l'aile nord a été démolie en 1812. A l'est, la faible profondeur de la construction et son plan irrégulier résultent de transformations réalisées après une vente intervenue en 1830 (85). Seul, le bâtiment sud est conservé dans sa quasi totalité, bien que les constructions occupant les nos 4 et 6 de la rue Saint-Honoré en faisaient à l'origine partie. L'hôtel, dans son état actuel, offre donc une image très amoindrie de la construction originelle, dont nous allons tenter de restituer les dispositions d'ensemble.

Les quatre corps disposés autour de la cour, possédaient un étage et un comble, doublés d'une galerie ouverte sur deux niveaux, formant péristyle. Pour réaliser un ensemble aussi cohérent il a fallu édifier des étages de soubassement, au sud et à l'ouest, afin de racheter la dénivellation importante qui existe entre la cour, la rue Saint-Honoré et la Grande Rue (le bâtiment ouest possédait deux étages de soubassement, celui du sud un seul). Cette disposition particulière, liée à la topographie de la parcelle, a été mise à profit pour l'organisation spatiale de la demeure : elle a permis de multiplier et de différencier les accès et a entraîné une distribution tout à fait originale.

Bâtiment sud, façade sur rue. Portail d'entrée.Bâtiment sud, façade sur rue. Portail d'entrée.L'entrée principale se faisait au sud à travers le grand corps de logis par un passage couvert en pente douce, formant rampe cavalière depuis la rue Saint-Honoré jusqu'à la cour. Un accès secondaire avait été ménagé à l'ouest, sur la Grande Rue, pour desservir le corps occidental ; les vestiges, encore visibles au 15, rue Porte-Chartraine, permettent de restituer les dispositions du XVIe siècle : une large arcade en anse de panier ouvre sur un escalier en vis, placé en façade, qui dessert le bâtiment de fond en comble, et à droite, un passage voûté d'ogives, aujourd'hui muré, traversait toute la largeur de l'aile pour déboucher dans le sous-sol du logis sud, à la base du grand escalier sud-ouest. Cet accès, qui permettait depuis la cour de gagner directement la Grande Rue, fut sans doute muré au XVIIe siècle, après la saisie de 1606. Une troisième entrée a pu être ménagée au nord sur la rue Beauvoir dès le XVIe siècle, mais les documents n'en attestent l'existence qu'au XVIIe : au n° 15 de la rue on voit encore quelques marches qui pourraient correspondre à un escalier descendant vers le corps nord, pour aboutir à l'angle nord-est de la cour (86). Ces accès multiples assuraient une desserte propre à chaque aile et accentuaient l'emprise de la propriété développée au coeur d'un vaste îlot compris entre trois rues commerçantes. Ils offraient une indépendance nécessaire à la destination spécifique des quatre corps de bâtiments qui pouvaient ainsi être isolés. Les documents des XVIIe et XVIIIe siècles permettent en effet de restituer l'affectation de chacun et d'en comprendre l'occupation selon les niveaux, malgré les changements intervenus dans la désignation des pièces (87).

Le corps sud

Le corps sud semble avoir été dès l'origine le logis principal, dont le portail monumental, ouvert sur la rue Saint-Honoré, marquait l'entrée. La totalité de l'étage de soubassement à gauche du portail, accessible depuis la partie basse de la rue Saint-Honoré, abritait des écuries et des celliers. Une vaste pièce, dans laquelle on pénétrait depuis la galerie ouverte sur la cour, occupait le rez-de-chaussée surélevé : c'était la "grande salle" de l'hôtel, qui joignait à gauche un petite pièce, dont la forme trapézoïdale rachetait l'axe légèrement en biais du passage couvert. A l'étage, trois grandes chambres, deux plus petites et une garde-robe ouvraient directement sur la galerie, qui assurait la circulation et la distribution de ce niveau. L'occupation du comble est plus difficile à préciser, mais nous savons qu'au XVIIe siècle, il comprenait deux chambres en galletas et un "fruitier". A l'angle ouest, la tour d'escalier dans oeuvre, dessert les étages et ouvre sur la galerie par une baie libre.

Les corps ouest et nord

Du corps ouest, totalement remanié depuis le XVIIe siècle, ne subsistent aujourd'hui que quelques vestiges situés, on l'a vu, sur la rue Porte-Chartraine. La galerie et toute la partie sur cour, ont disparu plus récemment, entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle (88). Toutefois, les descriptions contenues dans plusieurs actes de vente, fournissent quelques renseignements sur les dispositions de cette aile : sa largeur très importante avait permis d'aménager deux séries de pièces aux étages supérieurs, les unes ouvrant sur la rue, les autres sur la cour (89).

Le premier étage de soubassement, directement accessible depuis la rue, comprenait du nord au sud, des écuries, l'escalier et le passage évoqués plus haut, un garde manger voûté, tandis que le deuxième étage était occupé au XVIIe siècle par un jeu de paume, dont l'aménagement ne peut-être attribué avec certitude à Robertet. Les niveaux supérieurs, correspondant côté cour au rez-de-chaussée et au premier étage, étaient double en profondeur et deux séries de pièces, ouvraient sur cour et sur rue. Nous ne connaissons pas l'affectation de ces dernières car, les descriptions sont toutes postérieures au XVIIe siècle. Côté cour, le rez-de-chaussée comprenait, une vaste chapelle et une salle joignant le grand escalier et le premier étage, trois grandes chambres. Comme pour le logis sud, toutes les pièces de ce corps ouvraient sur la galerie et étaient desservies par le grand escalier et par une petite vis intérieure située dans l'angle nord-est, joignant une garde-robe et des lieux "communs".

Bien que le corps nord n'ait été détruit qu'en 1812, il est mal connu et seul un devis de réparations de 1644 fournit quelques renseignements sommaires sur ses dispositions (90). Moins large que les autres, il ne dépassait pas 8 m de profondeur, galerie comprise : au rez-de-chaussée, on trouve mention de deux chambres à feu et d'un cabinet, dispositions qui devaient sans doute se répéter au premier étage. Il comportait un escalier dont l'emplacement n'a pu être précisé, mais qu'on imagine à l'un des angles, plus probablement au nord-est afin de desservir aussi le logis est.

Le logis est

Ce dernier, très remanié à la suite de ventes successives, a subi des transformations importantes qui ne permettent plus d'en restituer la largeur exacte, du moins dans la partie nord ; il se prolongeait, à droite du passage couvert par un bâtiment étroit, parallèle à la rue. La partie donnant sur la cour n'est pas actuellement doublée par une galerie, mais ses deux niveaux ouvrent par des arcades (aujourd'hui vitrées) de forme identique à celles de la galerie sud. Compte-tenu des transformations évoquées plus haut et d'une restauration peu respectueuse de l'état d'origine, il est difficile de restituer son état initial, mais la faible largeur de cette aile pourrait correspondre à la galerie d'un bâtiment détruit. L'extrémité sud-est, plus large, comporte une pièce voûtée d'arêtes, qui correspond à l'emplacement d'une cuisine, pourvue d'un puits, prolongée d'un vaste garde-manger. Nous ne connaissons pas la désignation des pièces du premier étage, mais le petit oratoire situé aujourd'hui à l'angle nord-est n'appartient pas à la construction de Florimond Robertet, car il n'apparaît dans aucun document. Il pourrait résulter d'un aménagement fort récent, sans doute contemporain de la restauration de l'hôtel dans les années 1880 (91). Beaucoup plus modeste, le corps situé à droite du passage couvert se développe le long de la rue Saint-Honoré sur un seul niveau et un comble ; il comprenait une grande cave et plusieurs pièces voûtées d'arêtes dont la destination n'est pas précisée dans les documents.

L'hôtel d'Alluye est incontestablement, par ses dimensions et par sa monumentalité, la demeure blésoise la plus importante du règne de Louis XII. L'originalité du plan d'ensemble et du parti architectural est renforcée par un luxe ornemental, inédit en France et par des innovations qui devancent largement les édifices contemporains.

Les façades de l'hôtel

Bâtiment sud, façade sur rue.Bâtiment sud, façade sur rue.Du côté de la rue, la façade a été entièrement refaite par l'architecte A. Lafargue, depuis le premier étage jusqu'au comble : l'encadrement et le décor des baies ainsi que les lucarnes sont une création totale du restaurateur, dans un style néo-gothique directement inspiré des façades de l'aile Louis XII (92). Toutes ces parties avaient d'ailleurs été totalement dénaturées, comme le montre un cliché antérieur à la restauration ; à l'exception de l'appareil polychrome, elles ne conservaient aucun élément décoratif et Lafargue ne pouvait donc s'appuyer sur le moindre témoignage. De la façade originelle il n'a gardé, que l'encadrement et le décor des fenêtres du rez-de-chaussée et le portail du passage couvert. A ce niveau, l'ornementation demeure en tous points fidèle à la tradition, très proche de celle du bâtiment de Louis XII. On y retrouve la polychromie des matériaux, disposés ici en lits horizontaux de brique et de pierre, le décor des croisées à larmiers, les culots à personnages (anges et enfants portant un phylactère, homme sauvage, centaure etc.) qui témoignent comme au château de la vitalité de l'art flamboyant. Situé au même niveau l'encadrement du portail marque une rupture inattendue par sa conception et son ornementation, directement inspirées d'exemples italiens et non pas introduits timidement comme au château. L'arc plein-cintre de la baie s'orne à la clef d'une volute et retombe sur des piédroits dont la mouluration n'est plus prismatique ; de part et d'autre, des pilastres cannelés et rudentés supportent un entablement (dont la frise originelle a été refaite en 1880). Les chapiteaux à corbeille encore plate et évasée s'ornent de figures d'angle importantes, dauphins et volutes, réunies par une tige centrale. Cette façade, plus que l'aile Louis XII, illustre la juxtaposition d'une ornementation traditionnelle et d'un répertoire nouveau.

Bâtiment sud et pavillon de l'escalier : façades sur cour.Bâtiment sud et pavillon de l'escalier : façades sur cour.Celle-ci disparaît totalement sur la façade de la cour dont l'élévation, la composition et le décor rompent radicalement avec les habitudes françaises. La superposition de deux niveaux d'arcs segmentaires qui retombent, au rez-de-chaussée sur des colonnes, au premier étage sur des piliers rectangulaires est sans précédent en France. En dépit de la forme aplatie des arcs cette disposition répétée sur les quatre côtés de la cour, s'inspire certainement des cortiles italiens, dont la référence est particulièrement sensible dans les lignes horizontales de la composition, soulignée par un bandeau continu séparant les étages, contraire aux habitudes de verticalité de la tradition française. Pour apprécier pleinement le parti d'ensemble il faudrait pouvoir restituer les parties hautes totalement remaniées par Lafargue. Le garde-corps ajouré, d'un dessin assez lourd est une création de l'architecte inspirée de l'aile François Ier, car un cliché de Mieusement montre qu'avant 1880 la façade sur cour en était dépourvue. La présence de ce type de couronnement dans la construction originelle peut d'ailleurs être mise en doute, car elle s'accorderait mal avec le corps de moulures situé au-dessus du premier étage (qui correspond à une tentative encore maladroite d'entablement), qu'on imaginerait plutôt surmonté d'une corniche proéminente. L'existence de lucarnes paraît tout aussi incertaine ; il n'en subsistait aucune avant les restaurations, celle située au-dessus de l'oratoire actuel étant de pure invention. On imagine mal, l'effet qu'elles auraient produit au-dessus des arcades, dont la superposition est incompatible avec le développement traditionnel des parties hautes.

Porte de l'escalier.Porte de l'escalier.La composition horizontale, est interrompue par la façade de l'escalier dont l'organisation verticale est toute française ; mais les portes ouvrant sur la cour et sur la galerie, comptent parmi les plus beaux exemples de la première Renaissance. De part et d'autre de l'arcade en plein-cintre, des pilastres ornés de candélabres portent un corps de moulures imitant un entablement dont la frise s'orne d'un rinceau. La délicatesse des motifs, exclusivement empruntés au répertoire italien, s'allie ici au dessin souple et à la finesse de la sculpture en méplat, révélant, à l'inverse de l'exécution de la galerie de Louis XII, l'intervention d'ornemanistes maîtrisant le nouveau répertoire. Les proportions, presque parfaites, de la baie proviennent sans doute d'un exemple italien fidèlement imité, car l'un des chapiteaux orné d'oiseaux affrontés semble avoir été copié littéralement sur un modèle génois (93). Les autres portes, ouvertes aux deux étages de la galerie, sont moins bien proportionnées, mais d'une qualité ornementale égale. Une niche de faible profondeur, encadrée de courts pilastres les surmonte : aujourd'hui vides, elles devaient à l'origine abriter un décor en bas-relief, peut-être héraldique.

Les chapiteaux de la galerie forment aussi un ensemble décoratif très homogène : comme au logis de Louis XII, dauphins, cornes d'abondance, bucranes, vases et coquilles, témoignent de l'adoption rapide d'un vocabulaire transalpin, mêlé ici à des oiseaux et végétaux plus traditionnels. Cependant, la pénétration des motifs italianisants ne va pas au-delà de l'emploi d'un vocabulaire ornemental, car la forme des chapiteaux et leur composition demeurent fortement tributaires des habitudes françaises ; par leurs proportions trapues, la proéminence de leurs tailloirs et l'importance excessive des motifs d'angle, qui contrastent avec la maigreur des feuillages de la corbeille, ces chapiteaux n'ont rien d'italien. La qualité de la sculpture s'allie à une infinie variété des motifs jamais répétés, particulièrement dans les figures d'angle, dont la fantaisie rappelle celle des chapiteaux historiés de l'époque romane.

Bâtiment sud, façade sur cour. Médaillon n° 3.Bâtiment sud, façade sur cour. Médaillon n° 3.Dans le domaine décoratif, l'élément le plus italianisant des façades sur la cour apparaît sur le bandeau horizontal séparant les deux étages de la galerie : sur fond de brique se détache une série de médaillons de terre cuite avec des profils à l'antique se détachait à l'origine sur fond de brique. Malgré quelques inventions, réalisées en 1880, (comme le profil d'Aristote), la plupart de ces médaillons sont contemporains de la construction. Les profils, au relief vigoureux et au modelé un peu lourd, représentent les empereurs romains, mais ils ne sont pas identifiés par une inscription comme ceux de la galerie de Meillant. Chaque médaillon est encadré d'une épaisse guirlande de feuilles et de fruits retenue par des liens à la mode du Quattrocento, et non par une couronne de laurier, à la manière antique. Cet ensemble, sans doute inspiré des monnaies antiques qui s'introduisent en France au début du XVIe siècle sur le marché des "antiquailles", ne constitue pas une véritable originalité. En effet, dans plusieurs constructions contemporaines (Gaillon, Meillant) on retrouve ce thème importé d'Italie, mais interprété de manière différente : à Gaillon, les médaillons sont en pierre et n'ont rien d'italien, tandis qu'à Meillant ils sont en mabre et semblent avoir été exécutés en Italie. Les médaillons de l'hôtel d'Alluye, proches de ceux de Meillant par le dessin des profils et le modelé des traits sont cependant de moindre qualité. Ces deux séries, presque contemporaines, se différencient aussi par la disposition sur la façade : alors qu'à Meillant, les médaillons sont placés dans les écoinçons des arcs, ils occupent à l'hôtel d'Alluye le bandeau horizontal dont ils se détachaient à l'origine par une subtile polychromie ; sur fond de brique ils étaient peints en vert pour imiter le bronze. L'emploi de la terre cuite, matériau peu courant en Val de Loire à cette date, permet de supposer une fabrication étrangère, sans doute d'origine milanaise.

Pavillon de l'escalier : vantail de menuiserie du 2e étage.Pavillon de l'escalier : vantail de menuiserie du 2e étage.Du décor intérieur de l'hôtel d'Alluye, il ne subsiste aujourd'hui que des poutres à plis de serviette, deux vantaux à candélabres d'une croisée de l'escalier et la grande cheminée de la salle, repeinte et redorée par un élève de Duban, Martin-Monestier. C'est un exemple de cheminée, remarquable au début du XVIe siècle, et d'une précocité sans précédent. A l'inverse des modèles en vogue dans les constructions contemporaines, la cheminée de l'hôtel d'Alluye adopte sans réserve le nouveau style : la délicate frise du rinceau, les candélabres, le rang d'oves et dards et les compartiments situés sous la corniche, puisent leur source dans un vocabulaire ornemental nouveau. Les écus à l'italienne, aux armes de Robertet ou mi-partie Robertet et Gaillard, les trophées qui ornent les faces latérales de la hotte et les initiales, S.P.Q.R., témoignent, ainsi que les maximes grecques et latines, de la culture et des tendances humanistes de Florimond Robertet (94).

La galerie nord

Des quatre ailes de l'hôtel d'Alluye, celle du nord de la cour était la plus intéressante ; elle n'a disparu qu'en 1812, détruite par M. de Rosey, alors propriétaire de l'hôtel, qui en fit remonter certains éléments au château de Thérouanne, situé sur la commune des Montils (95). Il s'agit des colonnes d'une galerie dont l'intérêt vient du matériau utilisé : le marbre.

La découverte de deux devis de réparations du début du XVIIe siècle, permet de restituer cette aile dont il n'existe aucune représentation figurée (96). Des travaux importants, nécessités sans doute par la ruine du bâtiment, y sont effectués à partir de 1644 pour Michel Begon qui venait d'acquérir l'hôtel. La surveillance du chantier est confiée au frère Charles Turmel, présent à Blois pour l'achèvement de la chapelle et du collège des Jésuites. Le marché, primitivement accompagné d'un dessin, fournit les dimensions du bâtiment qui mesurait 13 m de long sur environ 8 m de large, ce qui correspond, à peu de chose près, à l' emplacement encore visible sur le cadastre actuel. La hauteur de la façade n'est pas précisée mais on peut l'évaluer en mesurant les colonnes conservées, et en ajoutant la hauteur de leur base, celle du bandeau et celle du corps de moulures supérieur : elle devait atteindre environ 9 m, c'est-à-dire une hauteur voisine de celle des autres façades.

Si toutes les colonnes ont été récupérées lors de la démolition, elles étaient au nombre de 12, soit 6 pour chaque niveau, car tous les documents attestent sans équivoque deux étages de galerie de ce côté. L'élévation présentait donc cinq travées dont la largeur était cependant inférieure à celle des autres galeries : 2 m, d'entrecolonnement environ au lieu de 3 pour la galerie sud, ce qui suppose des arcs différents : des arcs segmentaires, trop larges, sont improbables, tandis que des arcs plein-cintre correspondent parfaitement à l'entrecolonnement et à la hauteur de chaque niveau (97). Cette forme et la superposition des colonnes devaient conférer à cette façade une allure beaucoup plus italienne, d'autant qu'elle était dépourvue de lucarnes : le devis, pourtant assez détaillé, ne fait pas mention de remise en état de lucarnes ou de garde-corps.

Originale par sa composition et son élévation, la façade de la galerie nord se distinguait, davantage encore, par l'emploi d'un matériau peu commun dans les constructions françaises du début du XVIe siècle. L'ensemble des supports, fûts et chapiteaux étaient en marbre blanc, matériau signalé implicitement par le devis : celui-ci stipule, en effet, qu'il faut "blanchir et polir les colonnes avec leurs bases et chapiteaux et faire paraître neuve la façade de la dite gallerye..." ; les termes "polir" et "blanchir" ne pouvant s'appliquer à la pierre. Le même devis nous apprend que les deux étages de cette galerie étaient voûtés à la différence de ceux du corps sud, qui sont simplement planchéiés. Il ne précise malheureusement pas le type de couvrement, qui pourrait être un berceau orné de caissons plutôt que des croisées d'ogives. L'escalier lui-même adoptait une forme nouvelle : le devis mentionne, en effet à plusieurs reprises, de refaire "le degré" ou "le quarré du degré" puis "le poislier", c'est-à-dire le palier, termes évoquant sans équivoque un escalier rampe sur rampe avec repos intermédiaire et palier à l'étage (98). Sa position n'est pas précisée, mais il devait être en oeuvre car il n'est jamais fait mention d'une tourelle ou d'un pavillon greffé sur la façade. La disposition des quatre ailes incite à le restituer à l'angle nord-est, où il aurait permis d'assurer la desserte de l'aile est. Etant donné sa forme, il devait occuper toute la largeur du bâtiment et ouvrir sur la galerie, ce qui suppose qu'il ne se distinguait pas par une élévation particulière, mais qu'il prenait jour par les arcades (99).

L'escalier droit, de l'hôtel d'Alluye, s'avère d'un intérêt capital pour l'histoire de d'introduction des formes italiennes dans l'architecture française des dix premières années du XVIe siècle, car s'il est contemporain du reste de la construction, achevée rappelons-le avant 1508, il précéderait de plusieurs années celui construit à partir de 1511 au château de Bury. Il convient cependant de s'assurer de la datation de la galerie nord, qu'Henri de Lavallière reportait au troisième quart du XVIe siècle (100). Il appuyait son argumentation sur un fragment lapidaire, provenant des démolitions de 1812, qui porte, sous une marque de tacheron, la date 1573 ; mais cette pierre, comme l'a dit F. Lesueur, correspond probablement à des réparations plus récentes, car plusieurs chapiteaux de marbre portent les armes de Florimond Robertet et de sa femme Michèle Gaillard. Cette datation, est d'ailleurs confirmée par la lettre de l'ambasseur florentin qui précise que la résidence de Robertet est murato di nuovo : on imagine mal de tels termes, si le côté nord de la cour était encore en chantier. Le style des chapiteaux de marbre contredit, plus encore la date avancée par Henri de Lavallière, car le décor de la corbeille, ornée de larges écus enroulés et échancrés, révèle une inspiration lombarde, tout à fait impensable durant la seconde moitié du XVIe siècle (101).

Galerie nord détruite en 1812. Chapiteaux de marbre remontés sur la façade du château de Thérouannes (Les Montils - 41).Galerie nord détruite en 1812. Chapiteaux de marbre remontés sur la façade du château de Thérouannes (Les Montils - 41).Ces chapiteaux sont très différents de ceux de la galerie sud, par leurs proportions et leur décor : la corbeille, beaucoup plus haute et à peine évasée, est séparée du tailloir, déjà moins haut, par une échine encore saillante. A l'emplacement des motifs d'angle, de larges volutes sortent de l'échine et s'enroulent sous le tailloir, tandis que de part et d'autre du motif central de la corbeille, écu ou végétal, les larges feuilles au dessin souple s'apparentent aux acanthes ; quelques corbeilles, dépourvues de feuilles, sont entièrement recouvertes d'écailles. Le traitement de la sculpture, au modelé plus arrondi, au relief plus lourd, n'offre rien de comparable avec celui des chapiteaux de la galerie sud, ni avec l'exécution en méplat qui caractérise l'ornementation du début du XVIe siècle. Ce décor tout à fait étranger aux habitudes françaises, pourrait provenir d'un atelier d'ornemanistes lombards ou milanais. Si une telle intervention était confirmée par un document, elle représenterait, à cette date, un exemple unique d'une participation italienne dans une construction française. A ce titre, la galerie nord de l'hôtel d'Alluye offre un intérêt stylistique, qui dépasse largement le cadre de Blois et du Val de Loire, ce qui n'avait pas échappé à l'ambassadeur florentin.

Bâtiment est et sud, façades sur cour.Bâtiment est et sud, façades sur cour.Devançant par ses innovations la construction royale, l'hôtel d'Alluye apparaît au début du XVIe siècle comme une réalisation d'avant-garde, plus novatrice même que le château de Gaillon édifié au même moment. Si la fortune et la position de Florimond Robertet justifient en partie l'originalité de la construction, elles ne suffisent pas à expliquer l'adoption de formes si radicalement étrangères aux habitudes françaises. Issu de la bourgeoisie financière, Robertet était sans doute moins assujetti que le souverain, ou les grands princes, à un genre architectural traditionnel et encore moins à des ateliers attachés au milieu royal ou aux familles nobles. Libre des contraintes de représentation de la noblesse, Robertet pouvait se permettre des innovations, dégagées des attributs habituels de la résidence urbaine reproduisant ceux du château. Il aurait pu cependant céder aux engouements d'une mode juxtaposant sans recherche monumentale un décor gothique et des formules nouvelles, à l'instar d'autres constructions contemporaines. Or il n'en est rien, et l'hôtel d'Alluye se distingue précisément par une composition originale incontestablement liée à la personnalité de Robertet, dont les nombreux contacts avec l'Italie et avec la République de Florence s'étaient renforcés à partir de 1505 après la disgrâce du maréchal de Gié. Homme cultivé et lettré, amateur d'art éclairé, Robertet était plus que tout autre capable d'apprécier l'art du Quattrocento et d'en adapter les formes architecturales. Ses goûts, sa culture humaniste s'affichent sans ambiguïté dans les inscriptions de la cheminée, les médaillons de terre cuite, la galerie de marbre, éléments d'ailleurs fort modestes, au regard de sa célèbre collection d'oeuvres d'art (102). Parmi les nombreux tableaux, sculptures et objets précieux une oeuvre exceptionnelle vint enrichir sa résidence blésoise : le David de bronze offert par la République de Florence en 1509, dont l'histoire est connue par une abondante correspondance (103). Destinée tout d'abord au maréchal de Gié, qui souhaitait avoir une réplique du David de Donatello, situé dans la cour du Palais Vieux, elle avait été commandée en 1502 par le sénat de la République. Après la disgrâce de son prédécesseur, Robertet avait réclamé pour son compte le cadeau des florentins, et la "copie" du Donatello fut alors exécutée en bronze par Michel-Ange. La statue, arrivée à Blois en 1509, fut placée au centre de la cour de l'hôtel d'Alluye où elle demeura quelques années, avant d'être transportée dans les jardins du château de Bury aux alentours de 1513.

L'hôtel d'Alluye se distingue de l'ensemble des hôtels de Blois, ou de ceux construits à Tours et à Bourges à la même date, car il faudra attendre les années 1510-1520 pour que le modèle blésois fasse école, toutes proportions gardées, à l'hôtel Lallemand ou à l'hôtel de Beaune. Peu après, les riches financiers tourangeaux édifient des châteaux, où l'italianisme devait être limité par le désir des constructeurs d'y maintenir et d'y afficher les attributs de la demeure noble. Par sa précocité et l'absence de constructions contemporaines comparables, l'hôtel d'Alluye apparaît comme un cas unique de résidence urbaine vraiment italianisante et son chantier représente un creuset d'élaboration de formules tout à fait novatrices dans la France du début du XVIe siècle.

Appellations dit hôtel d' Alluye
Parties constituantes non étudiées cour, chapelle, communs, écurie
Dénominations hôtel
Aire d'étude et canton Blois centre
Adresse Commune : Blois
Adresse : 8 rue Saint Honoré
Cadastre : 1980 DN 94

Premier quart 16e siècle : hôtel achevé en 1508 pour Florimond Robertet trésorier de France, notaire et secrétaire du roi, quatre ailes précédées de galeries disposées autour d'une cour ;

Premier quart 17e siècle : de 1606 à 1625 à la suite d'une saisie du parlement vente de l'hôtel, transformation des bâtiments ouest en maisons ;

Deuxième quart 17e siècle : 1644 achat par Michel Bégon, gouverneur du Québec, restauration de la galerie nord par Charles Turmel architecte jésuite ;

Premier quart 19e siècle : 1812 destruction de la galerie nord, démontage des colonnes de marbre au château des Montils ;

Quatrième quart 19e siècle : restaurations par Lafargue et Martin Monestier.

Parties déplacées Commune : 41,Contres
Parties déplacées Commune : Les Montils
Période(s) Principale : 1er quart 16e siècle
Principale : 1er quart 17e siècle
Principale : 2e quart 17e siècle
Principale : 1er quart 19e siècle
Principale : 4e quart 19e siècle
Auteur(s) Auteur : auteur inconnu,
Murs brique
pierre
calcaire
marbre
appareil mixte
pierre de taille
Toit ardoise
Étages sous-sol, étage de soubassement, 1 étage carré, étage de comble
Couvrements voûte en berceau
Élévations extérieures élévation à travées
Couvertures toit à longs pans
toit en pavillon
appentis
pignon découvert
Escaliers escalier en vis sans jour, en maçonnerie
escalier dans-oeuvre : escalier tournant à retours sans jour, en maçonnerie
États conservations restauré
Techniques sculpture
peinture
Représentations personnage profane médaillon animal pilastre candélabre feuillage rinceau armoiries
Précision représentations

Support : galerie sur cour, sujet : profil d' empereur romain support : façade sur rue culots des larmiers support : chapiteau, sujet : armes de F. Robertet et de sa femme.

Statut de la propriété propriété privée
Intérêt de l'œuvre à signaler
Éléments remarquables élévation, escalier
Protections classé MH, 1929

Références documentaires

Bibliographie
  • BERNIER, Jean. Histoire de Blois, contenant les antiquitez et singularitez du comté de Blois, les éloges de ses comtes et les vies des hommes illustres qui sont nez au païs blésois, avec les noms et les armoiries des familles nobles du même païs, suivis des preuves. Paris : Muguet, 1682.

    p. 472
  • COSPEREC, Annie. L'Hôtel d'Alluye. In : Guide du patrimoine de la région Centre. 1987.

    p. 181-184
  • COSPEREC, Annie. Blois : la forme d'une ville. Paris : Imprimerie nationale, 1994. (Cahiers du patrimoine, 35).

    p. 151-163
  • GAYE, Giovanni. Carteggio inedito d'artisti dei secdi XIV, XV, XVI. Florence, 1840.

  • LAVALLIERE, Henri de. Une visite à l'hôtel d'Alluye. Blois : [s.n.], 1878.

  • LECLECH-CHARTON, Sylvie. Chancellerie et culture au XVIe siècle : les notaires et secrétaires de 1515 à 1547. Positions de thèse de l’École nationale des Chartes. Paris, 1988.

Périodiques
  • BROWN, Clifford. Un tableau perdu de Lorenzo Costa. Revue de l'Art. 1981

    n° 52, p. 24-28
  • GREZY, Eugène. Inventaire des objets d'art composant la succession de Florimond Robertet. Mémoires de la société impériale des antiquaires de France, t.30. 1868.

    t. 30, p. 1-66
  • LESUEUR, F. L'Hôtel d'Alluye. Congrès Archéologique de France, 88e session tenue à Blois, 1925, p. 179. Paris : Picard, 1926.

  • LESUEUR, F. A propos du David de Michel-Ange. Mémoires de la société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, 1922, t. 24, p. 62-65.

  • SIX, Jean-François. Un grand bronze de Michel-Ange au Louvre. Gazette des Beaux-Arts, mars 1921, 714e livraison, p. 166-167.

  • TROUESSART, G. L'Hôtel d'Alluye à Blois. L'Architecture, 1904, p. 109-111.

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