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Les caves de Nogent-le-Rotrou

Dossier IA28000364 réalisé en 2010

Fiche

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Le repérage effectué à Nogent-le-Rotrou entre 2010 et 2012 a permis d’identifier 150 caves antérieures au 19e siècle, parmi lesquelles 97 ont pu être visitées. Celles-ci ont fait l’objet d’un enregistrement minimal (fiche de repérage) et ont été documentées par la réalisation de photographies et de plans schématiques. Certaines d’entre elles, dites « sélectionnées » ou « monographiées », ont été traitées plus en détail dans des dossiers d’inventaire.

Les caves de Nogent-le-Rotrou

Hôtel Parseval, 76 rue Gouverneur, cave à vaisseau simple, à voûte en berceau segmentaire.Hôtel Parseval, 76 rue Gouverneur, cave à vaisseau simple, à voûte en berceau segmentaire.Le terme « cave » désigne une pièce excavée ou semi-excavée servant de magasin. En contexte urbain, les caves sont généralement liées à des bâtiments à vocation artisanale, commerciale et résidentielle. Cette dénomination désigne la fonction actuelle des structures étudiées, il s’agit d’un a priori qui ne préjuge pas des fonctions d’origine révélées par leur étude. Certaines salles basses excavées souvent qualifiées de caves assurent à l’origine une fonction de réception, à l’image des exemples identifiés à Lille ou à Orléans.

Les caves ont été regroupées en deux familles sur la base de critères liés à leur implantation, leur plan et leur distribution :

- les caves à vaisseau simple au nombre de 80 ;

- les caves à cellules au nombre de 17 ;

L’étude de ces critères permet la mise en avant de leurs fonctions, de manière à pouvoir appréhender leur transmission dans le temps. Les typologies fondées sur le mode de couvrement se révèlent utiles pour dater les exemples étudiés. Elles ont cependant le défaut de dissocier des caves pouvant avoir une fonction similaire, alors qu’il s’agit en réalité du même type ayant évolué dans le temps et dans ses formes.

I - Les caves à cellules

Les 17 caves à cellules identifiées sont implantées le long de la limite ouest du plateau Saint-Jean. Au nord, elles sont accolées aux pentes douces du plateau tandis qu’au sud, où la pente entre la vallée et le plateau est plus abrupte, elles sont accolées au coteau. Les cavités sont situées entre 110 et 117 m NGF, le niveau du fond de la vallée de l’Huisne varie entre 94 et 104 m. Ngf.

Nogent-le-Rotrou : carte géologique figurant les caves à cellules.Nogent-le-Rotrou : carte géologique figurant les caves à cellules. Les cavités sont creusées dans un banc de « craie à silex » qui affleure le flanc ouest du plateau Saint-Jean. Cette appellation géologique régionale regroupe en réalité plusieurs variétés de roches sédimentaires identifiées à Nogent-le-Rotrou et ses alentours. Ainsi les fronts de taille de la cave du 3 rue du Paty sont implantés dans une pierre de calcaire crayeuse. La carrière du lieu-dit de l’Espérance, située à moins de 2 km au nord de Nogent, est creusée dans un banc de pierre calcaire tendre à grains fins, de couleur beige. Cette dernière est référencée par le BRGM sous l’appellation de « pierre de Nogent ». Comme la pierre identifiée au 3 rue du Paty, elle comporte des noyaux siliceux. La carrière du moulin de Pseau située à moins de 2 km au sud de Nogent est, quant à elle implantée, dans un banc de craie blanche.

Nogent-le-Rotrou : carte de réparition des caves à cellules.Nogent-le-Rotrou : carte de réparition des caves à cellules.Les caves sont regroupées autour du château Saint-Jean d’une part et de la place Saint-Pol (la place du Marché) d’autre part. Les caves à cellules sont implantées en retrait de la rue, celles situées au pied du château sont placées en fond de cour, ou bien à la suite de la façade postérieure des bâtiments auxquels elles sont accolées, elles sont accessibles depuis le rez-de-chaussée. Ailleurs, les cavités sont associées à des salles basses excavées, leurs accès sont toujours situés sur le mur de la salle basse opposé à la rue. Le nombre de marches séparant les caves du rez-de-chaussée est lié à leur milieu d’implantation, plus on s’éloigne du coteau, plus les caves sont excavées.

Caractéristiques

On entre dans les caves par une porte menant à un vestibule voûté en berceau où se trouve un escalier droit. Il permet de rattraper la différence de niveau entre l’entrée et le vaisseau de la cave. Là où elles communiquent avec le rez-de-chaussée, la différence de niveau implique une volée plus longue et il n’est pas rare que celle-ci empiète sur une partie du volume de la salle basse. L’escalier distribue un vaisseau unique voûté en berceau, de part et d’autre duquel des cellules sont disposées en quinconce. Ce vaisseau est orienté perpendiculairement au sens de la rue. L’exemple de la cave du 6 rue du Paty est à ce titre l’unique exception puisque son vaisseau est parallèle à la rue.

Plans des caves à cellules repérées, sélectionnées ou monographiées.Plans des caves à cellules repérées, sélectionnées ou monographiées. Dans les différents exemples observés, la longueur du vaisseau varie entre 12 et 20 m, tandis que sa largeur est toujours proche des 2 m. La cave la plus importante possède 8 cellules (9 rue du Paty), contre 2 pour les plus petites (19 rue Saint-Jean, 123 rue Saint-Hilaire). Elles sont accessibles depuis le vaisseau par des portes d’une largeur d’environ 2 m, tandis que leur profondeur varie entre 1 et 3 m. Dans sept des dix-sept exemples étudiés, le vaisseau et ses niches s’achèvent sur un substrat rocheux et forment des fronts de taille.

Les portes des caves sont surmontées d’arcs en plein-cintre. Ces derniers sont généralement chanfreinés et peuvent comporter plusieurs rouleaux. Les vestibules sont couverts de voûtes en berceau, dont le profil varie du plein-cintre au segmentaire. Ils ouvrent sur les vaisseaux par des portes chanfreinées en plein-cintre. Ces vaisseaux sont quant à eux couverts de voûtes en berceau segmentaire de même hauteur que les portes ouvrant sur les vestibules. Les cellules possèdent des portes chanfreinées couvertes par des arcs segmentaires. La hauteur des espaces ménagés dans les cellules est comprise entre 1,60 m et 1,70 m, elle est inférieure à celle des vaisseaux qui varie entre 2 m et 2,10 m.

Les maçonneries des murs sont composées de moellons de silex et plus ponctuellement de calcaire. Les portes et les voûtes sont construites dans un calcaire crayeux appareillé. Les blocs composant les voûtes sont barlongs, ils paraissent rapidement dégrossis. Néanmoins, l’aspect des parements appartenant aux voûtes a pu être altéré par l’humidité du milieu dans lequel ils sont conservés. Des traces de coffrage ont été observées sur la plupart des voûtes, des coups de sabre sont ainsi visibles à la jonction des tronçons qui composent les berceaux. Les portes sont composées de pierre de taille en calcaire crayeux comportant des noyaux siliceux. Des traces de tailles brettelées et plus rarement layées ont pu être observées sur les portes de cinq des exemples étudiés.

Là où les cellules mènent à des fronts de taille, ceux-ci sont creusés dans un calcaire tendre et crayeux. Des traces de pics de carriers ont été observées au n°12 rue de Sully, cependant, l’aspect pulvérulent des roches provoqué par l’humidité peut engendrer la disparition de ce type de négatifs.

Les portes des caves comportent des feuillures indiquant des anciens vantaux, à l’inverse de celles des arcades, quasiment toutes laissées libres. Seuls quelques exemples comportent une à deux cellules dotées de dispositifs de fermeture. Des cheminées de ventilation de section carrée ont été observées dans quatre des exemples étudiés. Elles ont toutes été bouchées, à l’exception de celle observée au 5 rue du Paty. Cette dernière débouchait par un soupirail dans un bâtiment situé au-dessus de la cave à cellules.

Datation

Les marqueurs stylistiques susceptibles de dater les caves à cellules sont assez minces. Ils se limitent à des arcs segmentaires et en plein-cintre moulurés de chanfreins, ainsi qu’à des voûtes en berceaux segmentaires. Ces éléments permettent en effet de resserrer la datation stylistique des caves aux 13e et 14e siècles.

Plusieurs exemples de caves, datées de la même période, viennent confirmer la datation établie :

  • à Beaugency (45), la cave située au 11 rue du Martroi (datée du 13e ou du 14e siècle) possède une porte d’accès en plein-cintre redoublée d’un escalier droit similaire à ceux observés à Nogent ;
  • à Pontoise (95), la cave des Moineaux (datée du 14e siècle) est dotée d’une porte d’accès chanfreinée en plein-cintre donnant depuis une salle basse sur la cave par le biais d’un vestibule. Les arcs segmentaires chanfreinés qui jalonnent les vaisseaux sont très proches de ceux observés sur les cellules des caves de Nogent ;
  • de manière plus générale, à Paris et en région parisienne, les arcs en plein-cintre chanfreinés et la voûte en berceau segmentaire (surbaissée) sont systématiquement datés des 13e et 14e siècles ;
  • à Nogent, là où les salles basses sont contemporaines des caves étudiées, la fourchette chronologique est comprise entre le 13e, le 14e, et peut-être le 15e siècle. Plusieurs éléments techniques peuvent également être mis en avant pour préciser les datations notamment les traces de taille layée oblique et de taille brettelée observées sur certains exemples. Là encore, plusieurs exemples viennent appuyer la chronologie retenue :
  • en région parisienne, la taille brettelée apparaît au 12e siècle pour se généraliser à partir du 13e siècle ;
  • à Nogent, les blocs observés à « la tour d’Ardenay » comportent des traces de taille brettelée et de taille layée oblique. L’édifice est daté entre la seconde moitié du 13e siècle et la première moitié du 14e siècle ;
  • l’étude effectuée sur les caves d’Orléans atteste l’utilisation de taille layée oblique sur les encadrements des arcades entre le 13e et le 15e siècle.

Le dernier critère à mettre en avant pour préciser la datation de ces caves est typologique. Les caves à cellules sont en effet assez fréquentes dans le Nord-Ouest de la France. Elles ont été identifiées notamment à Blois et à Château-Thierry où elles sont datées entre les 13e et 14e siècles, et à Orléans ainsi qu’en Normandie où leurs datations sont comprises entre les 13e et 15e siècles. Il est cependant important de souligner qu’à la différence des exemples cités, les vaisseaux des caves de Nogent sont exclusivement couverts de voûtes en berceau continu, sans arcs doubleaux. Ils ne sont donc pas divisés en travées. Autre différence, les cellules sont disposées en quinconce et non pas l’une en face de l’autre, de plus elles sont plus basses que leur vaisseau, tandis que dans les autres exemples cités, elles ont une hauteur similaire. Ces différences n’empêchent pas de rattacher les caves de Nogent au type des caves à cellules. Il s’agit certainement d’une adaptation locale et simplifiée des modèles orléanais ou parisiens. Compte tenu du faisceau d’indices mis en avant par les éléments énoncés, la datation admise pour ces caves à cellules de Nogent est comprise entre les 13e, 14e et peut-être 15e siècles.

Cette datation ne peut cependant pas être retenue pour le creusement de ces caves, l’ensemble des éléments datant sont en effet relatifs à leur chemise. Rien n’indique que ces deux événements, creusement et chemisage, soient contemporains.

Organisation du chantier et fonctions

La première étape comprend le creusement du couloir et de ses cellules. Dans la mesure où la mise en place des voûtes et de leurs murs aurait à la fois retardé la réalisation de la cave (séchage des voûtes) et rendu peu pratique l’extraction des matériaux, il est peu probable que la chemise de la cave soit contemporaine de son creusement. La seconde étape consiste donc en la construction des murs et des portes des cellules. Un coffrage est ensuite installé (troisième étape) contre les murs de la cave, afin de permettre la réalisation de la voûte. Les coups de sabres observés sur les voûtes permettent de penser que le coffrage devait être reculé au fur et à mesure de la construction de la voûte. Deux utilisations différentes, succédant l’une à l’autre peuvent être retenues en ce qui concerne les caves de Nogent-le-Rotrou : l’extraction de matériaux et le stockage.

Carrière d’extraction

Maison dite Cave des Templiers (3 rue du Paty), salle du rez-de-chaussée. (Musée-Château Saint-Jean, Nogent-le-Rotrou).Maison dite Cave des Templiers (3 rue du Paty), salle du rez-de-chaussée. (Musée-Château Saint-Jean, Nogent-le-Rotrou).Cette fonction est rapprochée de la première phase des structures étudiées avant la construction de leur chemise et leur changement d’affectation. Les fronts de taille laissés à nu qui ont pu être observés dans sept des caves étudiées, notamment au 3 rue du Paty où le vaisseau débouche sur un front de taille et un ciel de carrière, permettent de penser qu’une reprise d’activité était néanmoins envisagée par les aménageurs de l’époque.

Deux éléments viennent étayer l’hypothèse de carrières d’extraction : premièrement, le plan des caves à cellule répond à celui des carrières dites « en couloir » où, comme son nom l’indique, un couloir d’extraction est creusé perpendiculairement au banc à prélever, deuxièmement, plusieurs fronts de taille et ciels de carrières ont été clairement identifiés sur sept des exemples cités.

La nature des matériaux exploités reste néanmoins à établir. Là où des fronts de taille ont pu être observés, ils sont implantés dans une roche de calcaire crayeux à rognon de silex que l’on peut rapprocher de la « craie à silex » qui compose le plateau Saint-Jean et contre lequel 13 des 17 exemples étudiés sont implantés. Les exemples les plus distants du plateau sont plus profondément excavés afin d’atteindre le banc de craie, ce qui indique que ce dernier se prolonge sous les alluvions récentes qui composent la vallée. La composition de la « craie à silex » observée à Nogent et ses alentours varie de la craie blanche à la pierre calcaire. Elle permet la production de pierres à chaux et de pierres de construction.

Les traces d’outils peu nombreuses ne permettent pas de préciser le mode d’extraction de la roche exploitée. Seules les cellules de la carrière située au 12 rue du Paty comportent des traces de pics de carriers. Cet outil est utilisé pour l’extraction de pierre à chaux ou à l’occasion de simples creusements.

Cependant, les roches utilisées dans la fabrication de chaux sont généralement composées de roche calcaire à grains fins et relativement pure en oxyde de carbone. Or, la composition des pierres prélevées dans les fronts de taille au 3 rue du Paty montre qu’elles sont partiellement ou totalement silicifiées, ce qui les rend moins propres à la fabrication de chaux aérienne. Compte tenu du nombre de rognons de silex qui affleurent les roches calcaires identifiées sur l’ensemble des fronts de taille du corpus, il est fort probable qu’il s’agisse, au même titre que 3 rue du Paty, de roches silicifiées et donc moins propres à la production de chaux.

La composition du calcaire présent sur les fronts de taille n’interdit cependant pas son utilisation dans une production de chaux de qualité inférieure. Néanmoins, on lui préférera certainement la production de pierre à construire, la roche ayant une composition assez proche de la pierre dite « de Nogent » employée sur plusieurs monuments nogentais. Ainsi, l’analyse pétrologique effectuée au 3 rue du Paty démontre que la composition des pierres taillées de la cave est similaire à la roche dans laquelle elle est creusée ce qui, sans être une preuve irréfutable, indique en toute logique que les pierres extraites ont pu être utilisées lors de la construction des portes et des voûtes de la cave. Les murs devaient être construits avec les chutes de taille et les rognons de silex mis au jour lors de l’extraction du calcaire, matériaux tous deux mis en œuvre sous la forme de moellons.

Maison Jean Pallu (11 rue du Paty), cave du bâtiment 1.Maison Jean Pallu (11 rue du Paty), cave du bâtiment 1.La faible profondeur des fronts de taille observés dans les cellules, entre 1 m et 3,50 m, les bancs d’argile situés en fond de vaisseaux et la qualité du matériau extrait indiquent que ces carrières ne devaient être que de petites unités de production liées à la seule construction des caves en question, et peut-être à une partie des bâtiments liés. Les calculs réalisés sur les caves situées 3 et 11 rue du Paty (ci-contre) permettent d’estimer le cubage des matériaux extraits entre 72 et 83 m3. Ce cubage est insuffisant pour construire les murs qui composent les rez-de-chaussée des deux bâtiments auxquels elles sont associées. Il y aurait donc dans ces structures un simple effet d’opportunisme : le relief du lieu permet de construire des caves à moindre coût et d’utiliser les matériaux issus du creusement. Leur fonction principale serait donc à chercher dans leur capacité de stockage. Ainsi, si l’extraction de matériaux semble influer sur la forme des sous-sols, elle n’est pas la raison première de leur creusement.

Stockage

L’usage des caves comme espaces de stockage demande une structure adaptée et un milieu adéquat. Les vaisseaux des caves étudiées possèdent une largeur et une hauteur sous voûte d’environ 2 m, ce qui suffit à manœuvrer des objets volumineux, tels des tonneaux. Les pentes des escaliers sont comprises entre 20 et 30%, il est donc possible de faire rouler des tonneaux sans effort considérable à l’aide de planches lors de leur chargement.

Les cellules fournissent des volumes de stockage assez réduits. Leur disposition en quinconce autorise néanmoins leur contenu à déborder sur le vaisseau sans gêner la circulation, tandis que les angles abattus des encadrements des accès aux cellules facilitent le chargement. Leur hauteur sous clef permet d’empiler des objets jusqu’à une hauteur de 1,60 m. Elles fournissent des espaces de stockage qui peuvent être utilisés pour différencier les contenus et/ou de multiples propriétaires. La largeur du vaisseau principal permet également d’entreposer des objets dans la mesure où ils n’entravent pas la circulation. Les caves étudiées fournissent une capacité de stockage très variable : là où les caves ont pu être mesurées la surface au sol varie de 40 à 60 m².

L’excavation des caves dans la craie à silex du plateau Saint-Jean leur garantit de faibles variations thermiques, ce qui est propice à la conservation du vin et des denrées alimentaires.

En revanche, le fort taux d’humidité constaté les rend insalubres, jusqu’à provoquer la pulvérulence des pierres calcaires qui composent leur chemise, ce qui est manifeste pour les exemples situés sous le plateau Saint-Jean où l’humidité est accentuée par la végétation. Cette dégradation résulte du bouchage des cheminées qui garantissaient autrefois l’aération des caves. L’humidité devait donc y être plus réduite.

Le taux d’humidité, la ventilation et les faibles variations thermiques constatées dans les caves devaient donc permettre la conservation de produits artisanaux (cuirs, laines), et alimentaires (fromages, vins, bières). Compte tenu de leur proximité avec des bâtiments résidentiels sans fonction artisanale apparente, il est probable que ces espaces ont été plutôt destinés à recevoir des celliers. La nature des denrées conservées devait être moins conditionnée par le plan de la cave que par le type d’édifice auquel elle était liée. Les maisons élitaires des 3 et 11 rue du Paty alimentent ainsi positivement l’hypothèse d’une utilisation des caves en celliers à vin. Les caves de ces deux maisons auraient été en relation avec des espaces de présentation et de vente ou de réception. A l’inverse, la fonction de cellier à vin s’accommode mal au bâtiment du 9 rue des Marches, où la proximité de la cave avec la cheminée du rez-de-chaussée évoque plutôt un cellier domestique, sans spécialisation, en relation avec une cuisine.

Les caves à cellules sont assez répandues en Normandie où elles servent également de celliers. Gilles Deshayes1 voit dans ce type de caves, notamment grâce à la profondeur de leur creusement, la possibilité d’y mettre à l’abri les denrées, particulièrement les tonneaux lors des grands froids issus des dérèglements climatiques observés au début du 14e siècle. Les caves à cellules ne sont jamais accessibles depuis la rue mais sont distribuées soit depuis une salle basse, soit depuis une cour. Dans le second cas, des indices invitent à penser que ces espaces libres étaient anciennement occupés par des bâtiments. Ainsi le plan et les textes qui documentent la maison du 5 rue du Paty permettent de restituer un bâtiment en avant de la cave. Au 83 rue Gouverneur, les vestiges d’un escalier en vis et les sources iconographiques attestent aussi l’existence de plusieurs édifices datés du 15e siècle, en avant des caves à cellules accolées au plateau Saint-Jean. Le constat est similaire aux 9 et 15 rue du Paty, où les vestiges de maisons anciennes encore en partie conservés permettent de restituer des constructions plus imposantes. Le bâtiment situé au n°15 est daté entre le 13e et le 15e siècle, la porte sur coussinets observée au 9 rue du Paty permet de dater le bâtiment entre la seconde moitié du 13e siècle et la première moitié du 14e siècle. A la différence des autres exemples, leur rez-de-chaussée possède plusieurs pièces planchéiées donnant accès à la cave, ainsi qu’un escalier droit central menant au jardin arrière situé sur les pentes de plateau. Ce type de maison n’avait jusqu’ici pas été identifié à Nogent. L’importance de la cave à cellules associée au bâtiment du 9 rue du Paty (huit cellules) permet de restituer une construction plus imposante, à l’image de celle que l’on peut observer au 3 ou au 11 rue du Paty.

La systématisation de l’association des caves à cellules avec des bâtiments civils datés entre le 13e et le 15e siècle permet de restituer des constructions détruites là où seules les caves subsistent. Les résultats de l’étude attestent une concentration d’édifices dans le Bourg le Comte et dans le Bourg neuf. L’absence de cave à cellules latérales dans la partie médiane de la rue Gouverneur, pourtant accolée au plateau Saint-Jean, pourrait attester l’absence d’habitat civil entre les deux bourgs avant le 17e siècle.

Au-delà de l’étude de Nogent-le-Rotrou, l’identification des caves à cellules peut représenter un outil de restitution d’un habitat détruit, ce qui peut être particulièrement utile aux endroits où elles ont été identifiées en nombre, comme dans les villes de Blois, Orléans ou Château-Thierry.

II - Les caves à vaisseau(x) simple(s) et multiples

Caractéristiques

Nogent-le-Rotrou : carte de localisation des caves à vaisseau(x) simple(s).Nogent-le-Rotrou : carte de localisation des caves à vaisseau(x) simple(s). Avec un nombre de 80 items recensés, il s’agit du type de caves le plus représenté. Elles sont majoritairement implantées le long du plateau Saint-Jean, à une hauteur variant entre 112 et 125 m NGF. Ces caves se retrouvent également dans la vallée de la Rhône au contact de son plateau, entre 108 et 121 m NGF. Quelques caves prennent également place dans la vallée de l’Huisne, où elles sont creusées entre 104 et 112 m NGF.

Contrairement aux caves à cellules presque exclusivement implantées dans la craie à silex, les caves à vaisseau(x) simple(s) ne semblent pas être liées à un milieu géologique particulier. Elles sont indifféremment situées dans des sols composés d’alluvions récentes, de sables du Perche, de craie à silex ou d’argile à meulière. Ces caves sont majoritairement situées le long de l’axe reliant Chartres au nord et Le Mans au sud, axe qui longe le plateau Saint-Jean. Elles sont plus densément implantées à proximité de la place Saint-Pol (ou place du marché) et du Château Saint-Jean, tous deux situés au centre d’un nœud viaire. Une dizaine d’entre elles se trouvent sur le plateau Saint-Jean à l’est du château. Malgré un parcellaire dense, les rues Saint-Hilaire et Saint-Laurent comptent peu de caves, en effet leur proximité avec l’Huisne provoque des remontées de nappes phréatiques, qui rendent difficile l’implantation de caves en dessous de 108 m NGF.

Les caves à vaisseau(x) simple(s) sont composées d’1 à 7 vaisseaux rectangulaires et sont toujours implantées sous des bâtiments civils. Sur les 80 exemples recensés, 9 ont leurs grands côtés parallèles à la rue et 62 sont perpendiculaires à la voirie. On note cependant 9 exemples mixtes, qui possèdent à la fois des vaisseaux parallèles et d’autres perpendiculaires à la rue. Ces dernières caves sont majoritairement liées à des édifices imposants, dotés de plans complexes.

Avec 35 items, les caves à volume unique sont les plus nombreuses. Elles sont soit implantées sous des bâtiments sur rue (32 rue Saint-Hilaire), soit sous un bâtiment sur cour (14 items). Dans le second cas, ces bâtiments adoptent toujours des plans en L ou en U (22 place Saint-Pol).

Maison (26 rue Villette-Gâté), caves, salle n°2, escalier menant à la salle n°1.Maison (26 rue Villette-Gâté), caves, salle n°2, escalier menant à la salle n°1.Les caves dotées de deux vaisseaux (22 items), trois (15 items) ou de quatre à sept vaisseaux (9 items) suivent généralement le plan des bâtiments sous lesquels elles se trouvent. Les vaisseaux sont disposés les uns à côté des autres (3 rue des Poupardières), les uns derrière les autres (35 rue Villette-Gâté) ou encore les uns à la perpendiculaire des autres (108 rue Saint-Hilaire), ce qui est fréquemment le cas quand les caves sont composées de plus de quatre vaisseaux. Ces derniers peuvent également être implantés à des niveaux différents, comme dans quatre des exemples étudiés (exemple au 26 rue Villette-Gâté, ci-contre).

L’accès aux caves est possible depuis les bâtiments associés (47 cas), par la cour (36 cas), ou plus rarement, par la rue (12 cas). Parmi ces exemples, 18 possèdent à la fois un accès sur cour et depuis l’intérieur de leur bâtiment, tandis que 5 d’entre eux sont accessibles à la fois par leur bâtiment et par la rue. Aucune de ces caves ne possède de double accès sur cour et sur rue. L’escalier le plus couramment utilisé est l’escalier droit (55 fois), vient ensuite l’escalier en vis (19 fois) et les escaliers tournants ou en équerre (9 fois). Les escaliers en vis sont exclusivement situés dans les bâtiments dotés de plan en L ou en U. Dans le cas où la cour depuis laquelle la cave est accessible possède un niveau inférieur à celui de la rue, celle-ci est distribuée par une porte sans escalier (11 fois).

A l’exception de sept caves planchéiées, l’ensemble des exemples du corpus est couvert de voûtes en berceau :

  • la voûte surbaissée est utilisée dans 58 des exemples repérés ;
  • la voûte en plein cintre dans 20 des exemples repérés ;
  • la voûte en berceau segmentaire dans 18 des exemples repérés ;
  • la voûte en berceau brisée dans 2 des exemples repérés ;

Caves à vaisseau(x) simple(s), plans types.Caves à vaisseau(x) simple(s), plans types.Les parements des murs sont construits en moellons de silex (16 cas) ou en moellons de calcaire et de silex (24 cas). Les conditions d’accès et les enduits ont malheureusement limité leur observation, seule la moitié du corpus a ainsi pu être traitée. Les voûtes sont composées de blocs de calcaire rapidement dégrossis, à joints larges. Quatre d’entre elles possèdent des blocs soigneusement équarris.

La majorité des caves (53/80) est dotée de soupiraux : ceux-ci fournissent aération et éclairage aux vaisseaux dans lesquels ils prennent place. Leur disposition est conditionnée par l’emplacement de la cave. Si celle-ci prend place sur rue, ils sont implantés sur les murs pignons, si la cave est disposée sur cour, ils sont percés dans les murs gouttereaux et/ou les murs pignons.

Des niches de forme carrée ont été identifiées dans 23 des caves recensées. Elles sont construites en pierre de taille calcaire et comportent les traces des vantaux en bois qui permettaient leur fermeture. Elles sont généralement situées à proximité ou dans l’escalier distribuant les caves. Ces niches constituent des espaces de stockage clos. Elles peuvent donc servir à entreposer des petits objets ou des denrées qui nécessitent une attention particulière, soit par leur préciosité, soit par leur fragilité. Il est possible qu’elles aient également servi à abriter des lampes, leur proximité avec l’entrée de la cave permettrait alors de s’en saisir aisément avant d’emprunter cette dernière. Autour de la place Saint-Pol, cinq caves dotées de puits circulaires ont été repérées, deux d’entre eux sont encore en usage.

Datation

Maison 94 rue Gouverneur : cave, vaisseau est.Maison 94 rue Gouverneur : cave, vaisseau est.Le recours à la voûte en berceau n’est pas un élément discriminant suffisant pour dater les caves à vaisseau(x) simple(s). Jean-Denis Clabaud précise à ce propos que ce type de couvrement est en usage à Douai du 13e au 18e siècle.

A Nogent, les caves comportent peu d’éléments stylistiques susceptibles de préciser leurs datations. Le profil de leurs voûtes n’ayant pas fait l’objet de mesures précises, elles ne peuvent être retenues comme critère de datation à elles seules d’autant que l’usage d’un profil n’est pas forcement circonscrit dans le temps, ainsi la voûte en berceau plein-cintre est utilisée du 12e au 18e siècle.

Des modes de construction ont néanmoins pu être rapprochés de certains des profils repérés. On remarque ainsi une corrélation entre les caves couvertes de voûtes en berceaux segmentaires et brisés, et l’usage de moellons de silex dans leurs maçonneries (x 25). L’utilisation du silex comme matériau principal du gros œuvre est limitée aux 13e et 14e siècles dans les bâtiments civils identifiés à Nogent. Il est donc possible qu’elles soient antérieures à l’époque moderne. Les caves à cellules, datées à Nogent entre les 13e et 15e siècles et dont les maçonneries sont également composées de moellons de silex, viennent appuyer cette hypothèse. La voûte en berceau brisé située au 13 rue Villette-Gâté est implantée sous un bâtiment daté du 13e siècle et il est probable que ce type de couvrement était en usage au 13e siècle.

Les caves dotées de larges berceaux surbaissés dont les murs sont construits en moellons de calcaire et de silex (Type B - 7 exemples) composent un second ensemble cohérent. Ce type de profil fait son apparition à Château-Thierry à partir du 15e siècle, ce qui correspond à la datation des bâtiments sous lesquels ces caves sont situées, soit entre les 15e et 16e siècles.

En l’absence d’élément suffisant, les caves planchéiées (au nombre de 5) sont datées en fonction des bâtiments sous lesquels elles prennent place, soit entre la seconde moitié du 15e siècle et la première moitié du 16e siècle (18 rue Giroust et 104 rue Saint-Hilaire). Les autres caves qui composent ce corpus étant trop altérées, elles n’ont malheureusement pas pu être datées.

Fonction

La communication entre les caves et les bâtiments sous lesquels elles sont implantées (47 exemples) indique qu’elles participent à la fonction attribuée à ces derniers. Elles peuvent donc être utilisées pour un usage commercial, domestique ou artisanal. Il en est certainement de même pour les caves dont le seul accès est situé sur cour (17 cas) et par le bâtiment sous lequel elles sont bâties. A l’inverse, les caves accessibles uniquement depuis la rue (12 cas) sont dissociées du bâtiment sous lequel elles se trouvent et peuvent ainsi être louées. La présence de puits dans cinq d’entre elles invite à y restituer une activité artisanale. Cette activité semble, comme pour les caves à accès depuis la rue, uniquement réservée aux exemples se trouvant autour de la place Saint-Pol.

Conclusion

Si l’inventaire des caves ne permet pas de documenter les espaces à proximité de l’Huisne, il se révèle particulièrement intéressant pour le secteur correspondant au château et à la place Saint-Pol. Ainsi l’étude des caves à cellules et des caves à vaisseau(x) simple(s) permet de restituer des bâtiments là où les textes n’avaient fait que les esquisser, notamment concernant l’habitat du 13e au 15e siècle. La densification des caves autour du château et de la place Saint-Pol est un révélateur de l’habitat civil présent dans le bourg castral et le bourg neuf à cette période. Aucune cave antérieure au 16e n’a été identifiée dans la partie médiane de la rue Gouverneur, ce qui semble indiquer l’urbanisation plus tardive de ce secteur au cours du 17e siècle. Les exemples non datés constituent un gisement à exploiter pour les recherches à venir.

1DESHAYES, Gilles, LEPEUPLE, Bruno. La cave à cellules latérales du château de Hacqueville (Eure). Haute-Normandie Archéologique, n° 11, 2006, p.125
Aires d'études Nogent-le-Rotrou
Dénominations sous-sol, vaisseau
Adresse Commune : Nogent-le-Rotrou

Références documentaires

Documents d'archives
  • DESSANDIER, D., GATEAU C. BRGM/PIER CENTRE. Système d’information sur les pierres et monuments de la région Centre. Rapport final. BRGM/RP-52645-FR, 2004. URL : http://infoterre.brgm.fr/rapports/RP-52645-FR.pdf

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Bibliographie
  • BLARY, François. Origines et développements d’une cité médiévale - Château-Thierry. Senlis : Revue archéologique de Picardie, n°spécial 29, 2013. 632p.

  • CLABAUT, Jean-Denis. Les caves médiévales de Lille. Villeneuve-d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2001. 222 p.

  • CLABAUT, Jean-Denis. Les caves de Douai, la construction civile au Moyen-Âge. Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2007. 332p.

  • FRANCE. Inventaire général du patrimoine culturel. Architecture : description et vocabulaire méthodiques. Réd. Jean-Marie Pérouse de Montclos. Paris : Editions du patrimoine, Centre des monuments nationaux, 2011. (Principes d'analyse scientifique)

  • SANDRON, Dany. Les Caves Médiévales. In HAMON, Étienne, WEISS, Valentine. La Demeure médiévale à Paris. [cat. expo., Archives nationales, 17 octobre 2012 - 13 janvier 2013]. Paris : Archives nationales / Somogy éditions d'art, 2012

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  • SAN JUAN, G., MANEUVRIER J. (dir.). L'exploitation ancienne des roches dans le Calvados : histoire et archéologie. Caen : Service Départemental d’Archéologie du Calvados, 1999.

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Périodiques
  • ALIX, Clément. L'habitat d'Orléans du 12e siècle au début du 15e siècle (état de la recherche : étude des élévations et apports de l'observation des caves). Revue archéologique du Loiret et de l'axe ligérien, Fédération archéologique du Loiret, 2007-2008, n°32, p. 123-147.

  • DESHAYES, Gilles, LEPEUPLE, Bruno. Les caves à cellules latérales du château de Hacqueville (Eure). In : Haute-Normandie Archéologique, 2006, n°11, fascicule 2.

Liens web

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