Logo =Inventaire Général du Patrimoine Culturel - Retour à l'accueil

Présentation du patrimoine de la Reconstruction du Val de Loire

Dossier IA00076162 réalisé en 2010

Fiche

Á rapprocher de

Préambule : une étude en cours

En 2010, le Service Patrimoine et Inventaire de la Région Centre-Val de Loire a lancé l'étude "Val de Loire et Reconstruction". Dans ce cadre, l'architecture et l'urbanisme des secteurs rebâtis après la Seconde Guerre mondiale dans 13 communes (Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Amboise, Blois, Beaugency, Meung-sur-Loire, Orléans, Saint-Denis-de-l'Hôtel, Jargeau, Châteauneuf-sur-Loire, Sully-sur-Loire, Saint-Père-sur-Loire, Gien) font l'objet d'un recensement sur le terrain et de recherches en archives. Les résultats de ces travaux seront publiés sur la présente plateforme au fur et à mesure de leur avancée. La Reconstruction de la ville de Blois, celle de Tours et l'étude de l'ensemble urbain concerté du Sanitas sont les premières études mises en ligne. L'organisation des données issues de ces enquêtes est explicitée dans le dossier d'opération : présentation de l'opération d'inventaire "Val de Loire et Reconstruction".

Plan de situtation des communes de l'étude "Val de Loire et Reconstruction".Plan de situtation des communes de l'étude "Val de Loire et Reconstruction".

Les destructions successives dans le Val de Loire (1940-1944)

La déclaration de guerre de la France à l'Allemagne le 3 septembre 1939 ne conduit pas immédiatement au déclenchement des hostilités entre les deux pays. Il faut attendre le 10 mai 1940 et l'invasion de la Belgique, puis de la France, par l'Allemagne pour voir éclater les combats. Les troupes allemandes progressent rapidement vers le sud. Le 14 juin 1940, elles entrent dans Paris, déclarée ville ouverte. Dès les jours suivants, elles sont présentes sur les bords de la Loire. Les ponts, points de franchissement de cette barrière naturelle, deviennent des enjeux stratégiques de premier plan.

La tête de pont de la rive droite en ruine, 1940. (Collection particulière, B. Guignard).La tête de pont de la rive droite en ruine, 1940. (Collection particulière, B. Guignard).Pour faciliter l'avancée de leurs troupes, les Allemands bombardent les villes-ponts du Val de Loire. Entre le 15 et le 19 juin, Gien, Sully-sur-Loire, Châteauneuf-sur-Loire, Saint-Denis-de-l'Hôtel, Jargeau, Orléans, Meung-sur-Loire, Beaugency, Blois, Amboise ou encore Tours sont touchées à plusieurs reprises. Dans certaines de ces villes (Orléans, Gien, Sully-sur-Loire, Tours), ce sont les brasiers provoqués par les bombes incendiaires qui causent le plus de dégâts : 17 hectares du centre-ville historique d'Orléans sont détruits, une douzaine d'hectares du centre-ville historique de Tours, 5 hectares à Gien. Pour stopper l'avancée des Allemands, les troupes françaises n'hésitent pas à faire sauter les ponts à Orléans, Blois ou encore Sully-sur-Loire.

Outre les destructions de 1940, les villes-ponts du Val de Loire subissent d'autres dégâts provoqués par les bombardements alliés, notamment en 1944 : à Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Orléans ou Sully-sur-Loire, par exemple. Dans les trois premiers cas, ce sont principalement les installations ferroviaires qui sont visées. Les ponts reconstruits pendant le conflit ou ceux qui avaient échappé aux bombardements de 1940 sont également des cibles.

1940-1944 : les projets de Reconstruction dans le Val de Loire sous le régime de Vichy

L'urgence après les destructions

Suite aux destructions subies en juin 1940, les villes-ponts s'organisent dans l'urgence et dans des contextes souvent compliqués par l'exode des représentants des autorités municipales. Il faut éteindre les incendies qui font encore rage comme à Orléans, dégager les voies de communication des ruines et autres véhicules abandonnés, abattre les pans de mur qui menacent parfois de s'écrouler, sortir les corps des victimes et penser au relogement des survivants. Les travaux de déblaiements démarrent donc très rapidement au cours de l'été 1940 dans les villes du Val de Loire à l'initiative des pouvoirs locaux. Des baraquements provisoires sont également mis en place pour reloger les sinistrés. Plusieurs communes sont déclarées sinistrées par l’État dans les semaines qui suivent : Orléans, Saint-Denis-de-l'Hôtel, Châteauneuf-sur-Loire, Sully-sur-Loire, Gien dès le 26 juillet 1940 ; Blois le 31 juillet ; Tours le 29 août.

Travaux de déblaiement, place Louis-XII, 1940. (Archives départementales de Loir-et-Cher, Blois, 127 J 70).Travaux de déblaiement, place Louis-XII, 1940. (Archives départementales de Loir-et-Cher, Blois, 127 J 70).

Dans le Loiret, le préfet Morane, nommé après les destructions et arrivés à Orléans le 25 juin1, engage très vite des démarches pour planifier la reconstruction. Par décret préfectoral du 26 juillet 1940, il demande que les cinq communes du département déclarées sinistrées ce même jour établissent un projet de reconstruction sur le modèle des Projets d'aménagement, d'agrandissement et d'embellissement (PAEE). Ceux-ci avaient été prévus par l'article 2 de la loi Cornudet de 1919-1924, notamment pour les communes détruites par faits de guerre. Un délai de trois mois leur est donné pour son élaboration. La loi de 1919-1924 prévoyait plusieurs étapes : après l'élaboration du projet, celui-ci est soumis à l'autorité municipale, puis soumis à enquête administrative (avis de la commission sanitaire d'arrondissement, enquête de commodo et incommodo), puis à enquête publique auprès des habitants. L'avis du commissaire-enquêteur est alors sollicité, avant que la municipalité ne soit à nouveau interrogée à la lumière des différents avis mentionnés, lesquels sont complétés par ceux de différentes administrations (Ponts et Chaussées, Monuments historiques, PTT...) en fonction de la nature des destructions. Ensuite, avant un troisième avis du conseil municipal, celui de la commission départementale d'aménagement des villes et villages est sollicité. Enfin, le préfet est interrogé et donne l'accord final2.

Dans l'Indre-et-Loire ou le Loir-et-Cher, les villes de Blois et Tours s'engagent également dans la rédaction de projets d'aménagement en accord avec la loi Cornudet. Toutefois, dans ces communes, comme dans celles du Loiret, le vote d'une nouvelle loi le 11 octobre 1940 crée une procédure accélérée pour la création de Plans de Reconstruction et d'Aménagement (PRA).

La place du gouvernement de Vichy dans la Reconstruction3

Outre la définition des étapes d'élaboration du PRA et la prise en charge d'une partie des frais de reconstruction, cette loi du 11 octobre 1940 organise également les services de l’État. Elle crée ainsi le Commissariat Technique à la Reconstruction Immobilière (CTRI) qui accompagne les communes dans l'élaboration de leur PRA. L’État nomme également les urbanistes en chef qui doivent le rédiger, ainsi que les architectes chargés de dessiner les immeubles à reconstruire. Le CTRI est relayé localement par des délégations régionales dans chaque département sinistré.

La loi du 11 octobre 1940 prévoit également la mise en place d'Associations Syndicales de Remembrement (ASR). Celles-ci visent à regrouper les sinistrés dont les biens immobiliers sont compris dans le périmètre de reconstruction. Ceux-ci étaient obligés d'y adhérer pour prétendre à une aide de l’État. Ces ASR devaient notamment permettre le remembrement du secteur. Il s'agit alors pour les urbanistes et architectes à l’œuvre de diminuer la densité de la population, notamment dans les centres anciens détruits, afin de reconstruire des logements plus grands et modernes, en accord avec les principes hygiénistes de l'époque. La loi du 12 juillet 1941, qui vient compléter la loi d'octobre 1940, affirme à nouveau le rôle central du remembrement dans la Reconstruction. Elle prévoit, par ailleurs, que les directeurs de ces ASR seront nommés par l’État.

Une nouvelle loi est promulguée le 15 juin 1943, faisant de l'échelle communale, voire intercommunale, la base de l'aménagement du territoire. Tout en reprenant des éléments de la loi Cornudet de 1919-1924, elle va aussi plus loin en instituant le permis de construire obligatoire pour l'ensemble du territoire français. Il s’agit véritablement d’un texte fondateur pour la politique d’urbanisme en France qui préfigure le premier Code de l’urbanisme de 1975. En ce qui concerne la Reconstruction, la loi de 1943, validée par le Gouvernement provisoire de la République française en 1945, confirme le rôle essentiel du Plan de Reconstruction et d’Aménagement (PRA). L’État garde la main sur sa validation.

Les procédures et acteurs de la Reconstruction

Le PRA est donc le document de cadrage créé pour diriger les opérations de reconstruction de chacune des villes déclarées sinistrées. Il est élaboré par l’urbaniste en chef nommé dans chaque ville par l’État. En fonction des situations locales, il arrive que plusieurs hommes se succèdent à ce poste. Ainsi, à Tours, c’est d’abord Camille Lefèvre qui est nommé en 1940, avant d’être remplacé par Charles Dorian à la Libération.

Plan de reconstruction et d'aménagement de C. Nicod approuvé en 1942 : Zonage. (Ville de Blois, service du cadastre, Blois).Plan de reconstruction et d'aménagement de C. Nicod approuvé en 1942 : Zonage. (Ville de Blois, service du cadastre, Blois).Le PRA permet en premier lieu de dessiner les contours du périmètre de reconstruction. Celui-ci n’englobe pas nécessairement toutes les zones ayant subi des destructions. L’arrêté du 20 octobre 1945 conditionne sa délimitation à la densité d’immeubles endommagés dans le secteur concerné. Dans la mesure où la définition de ce périmètre implique aussi des investissements de l’État, ses limites sont parfois âprement discutées entre les services de l’État et ceux de la commune. Ainsi, à Orléans, dans un document du 17 février 1943, les services techniques municipaux proposent, sans succès, que le périmètre comprenne également les immeubles détruits à l’angle des rues du Faubourg de Bourgogne et des Cordiers4.

Outre les plans délimitant le périmètre de reconstruction, le PRA comprend également une série de documents techniques décrivant les modifications à apporter aux voies existantes (redressement, alignement…), les nouvelles percées à créer, les servitudes architecturales. En fonction des zones : centrales ou non, comprenant des monuments historiques ou non, l’urbaniste en chef définit en effet différentes règles de construction auxquelles seront soumis les architectes intervenant dans la reconstruction de la commune. Ceux-ci sont nombreux et leur rôle est strictement défini. Aux côtés de l’urbaniste en chef, un architecte en chef est également nommé. Les architectes chefs de secteur travaillent sous la direction de ce dernier et dessinent un ou plusieurs îlots. Viennent ensuite les architectes d’opération, chargés du dessin d’un ou plusieurs immeubles sous l’autorité du précédent.

Enfin, le PRA prévoit parfois la création de quartiers de compensation. Les procédures de remembrement préalables à la reconstruction effective ont pour conséquence une diminution de la densité des villes détruites. Par conséquent, il n'est pas possible de reloger l'ensemble des sinistrés au même endroit. C'est pourquoi, en accord avec les communes, l’État leur cède des terrains. Ceux-ci vont permettre de construire de nouveaux immeubles pour reloger les sinistrés dont le bien ne peut être reconstruit sur place. A Blois, l'avenue du Maréchal-Leclerc constitue l'un des quartiers de compensation.

Les concours d'idées

Entre 1940 et 1944, en parallèle de la mise en place des procédures administratives, plusieurs concours d'idées sont organisés par des préfets ou par le CTRI. Des architectes ou des urbanistes sont invités à repenser les villes ou les habitations à reconstruire. Ces initiatives donnent lieu à un classement qui permet de récompenser les projets les plus en accord avec l'esprit du concours. Outre une saine émulation, ces entreprises visent aussi à attirer l'attention de la population. Des expositions sont en effet organisées pour sensibiliser le public aux formes de cette "nouvelle" architecture.

Dans cet esprit, dès 1940, des concours sont organisés dans plusieurs départements5. Un concours public est ainsi ouvert aux urbanistes dans la Marne pour les inviter à proposer des plans de reconstruction pour les villes de Vitry-le-François ou encore Châlons-sur-Marne. Dans le Loiret, c'est le cabinet du préfet Morane qui lance le concours d'idées du Val de Loire le 10 septembre 1940. Il a pour vocation "la création de maisons du Val de Loire en "style régional authentique" (...) [conciliant] le respect du caractère traditionnel du bâti avec l'amélioration nécessaire de l'hygiène, de la salubrité et du confort"6. Les architectes sont invités à rendre leur projet pour une maison isolée, une maison de commerçant ou encore une maison d'artisan, le 10 octobre. En parallèle, les écoliers des villes sinistrées sont également invités à réfléchir sur le sujet. L'ensemble des propositions a ensuite été exposé au Musée des beaux-arts d'Orléans à partir du 23 novembre. Le premier directeur du CTRI, André Muffang était présent à l'inauguration7.

En 1941, c'est d'ailleurs le CTRI qui annonce dans le numéro de novembre de la revue "L'Architecture française" un concours à l'échelle nationale. Intitulé "concours d'études provinciales", il invite les architectes à réfléchir à des projets d'architectures rurales ou urbaines respectueuses des formes et des matériaux locaux. Différentes divisions régionales (Flandre, Picardie, Artois, Normandie, Champagne, Lorraine, Ile-de-France et Val de Loire) sont proposées. Ouvert officiellement le 1er janvier 1942, le "concours d'études provinciales" devait donner lieu à des expositions publiques à l'issue des résultats8.

Projet de maison de l'artisan et du commercant, André Bezançon, concours de 1941. (archives départementales du Loiret, 25 J 12Fi5 art 36-32/2).Projet de maison de l'artisan et du commercant, André Bezançon, concours de 1941. (archives départementales du Loiret, 25 J 12Fi5 art 36-32/2).

Malgré toutes ces réflexions et les lois promulguées sous le régime de Vichy, le contexte de l'Occupation et la pénurie de matériaux liée à celle-ci ne sont pas favorables au lancement des chantiers. Seuls les déblaiements, les travaux de réparation sur les ponts et quelques travaux sur les réseaux (eau, gaz...) sont effectivement réalisés. Il faut toutefois noter une exception dans le Loiret : à Orléans, l'extrémité ouest de la rue Jeanne-d'Arc est percée et utilisée pour les fêtes de la sainte homonyme de mai 1941. Alors que cette partie de la rue n'avait pas été créée lors de son percement au milieu du 19e siècle faute de crédits suffisants, les destructions de juin 1940 et les travaux de déblaiement conséquemment conduits ont permis d'ouvrir la perspective de cette rue vers l'ouest. Néanmoins, les autres chantiers de la Reconstruction ne démarrent qu'à la fin de la guerre.

Après la Libération, nouveaux projets et lancement des travaux

Le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU)

Plus de deux mois après le débarquement du 6 juin 1944, les villes du Val de Loire sont libérées : Orléans le 16 août, Gien le 30 août ou encore Blois et Tours le 1er septembre. Avec l'installation du Gouvernement provisoire de la République française, les institutions évoluent. Le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU) est mis en place par décret le 16 novembre 1944. C'est Raoul Dautry, polytechnicien, qui en a la charge. Cette nouvelle organisation au niveau de l’État n'aura toutefois qu'un impact limité sur l'organisation de la Reconstruction sur le terrain. La loi du 15 juin 1943 est d'ailleurs reprise par les nouvelles institutions. Les quelques modifications concernent par exemple l'introduction d'une prise en compte plus importante des décideurs locaux dans les processus de validation des PRA9.

De nouvelles villes du Val du Loire sont à leur tour déclarées sinistrées. C'est le cas de la commune de Saint-Pierre-des-Corps. Celles qui l'avaient été dès 1940-41 sont, pour une partie d'entre elles, touchées par de nouvelles destructions. C'est pourquoi de nouveaux PRA ou des modificatifs aux PRA déjà validés sont soumis à l’État après 1944. Les délais de validation sont alors plus importants : novembre 1947 pour Sully-sur-Loire ou mars 1949 pour Orléans. Ils n'empêchent toutefois pas le lancement des travaux pour les zones déjà définies dans les premiers PRA.

Le lancement des travaux de Reconstruction et les chantiers d'expérience

La Reconstruction démarre donc progressivement dans les villes-ponts du Val de Loire. A Orléans, les chantiers débutent dès janvier 1945. Les limites du périmètre de Reconstruction de la zone centrale ont été entérinées dès l'arrêté de déclaration d'utilité publique du PRA, le 10 avril 1941. Le remembrement est en outre déjà très avancé, notamment pour les îlots situés au nord-ouest de la place du Martroi. Cette zone est enfin très peu touchée par les nouveaux bombardements de 1944 qui se sont concentrés sur le nord de la commune. Dans d'autres villes, les travaux démarrent plus ou moins rapidement : fin 1945-début 1946 pour Sully-sur-Loire, Châteauneuf-sur-Loire ou Gien, septembre 1946 à Blois, 1947 à Tours ou encore 1951 à Saint-Père-sur-Loire où le PRA et le périmètre de remembrement ont suscité beaucoup de débats.

Les travaux sont lancés îlot par îlot. Il s'agit en effet de l'unité de base de la Reconstruction. Dans plusieurs villes du Val de Loire, mais aussi de toute la France, des chantiers dits "d'expérience" sont lancés à cette échelle dans les premières années de la période de la Reconstruction. Ils ont principalement valeur de test pour expérimenter les techniques de l'industrialisation du bâtiment, mais ils peuvent aussi avoir des objectifs très différents. Ainsi, à Sully-sur-Loire, l'expérience porte sur l'organisation du chantier de reconstruction de l'îlot 13-14 (entre le boulevard Jeanne-d'Arc, la rue des Écoles et la rue du Grand-Sully). Celui-ci a été confié à un regroupement d'entreprises locales, suscité par l'architecte en chef de la ville Léon Emile Bazin. L'idée est ici de favoriser les entrepreneurs locaux qui n'auraient probablement pas pu se positionner individuellement face aux entreprises parisiennes nombreuses à intervenir pour obtenir les adjudications des marchés de reconstruction du Val de Loire10.

A Orléans, le chantier d'expérience est lancé en janvier 1945 par le MRU et concerne initialement l'îlot 4 (entre les rues des Minimes, du Colombier, Bannier et la place du Martroi). Suite à une visite du ministre Raoul Dautry au cours de l'été 1945, la décision est prise de l'étendre également aux îlots 1 (entre les rues de la Lionne, Bannier et du Colombier), 2 (entre les rues Bannier, des Fauchets, de la République et de la Cerche) et 5 (entre les rues Bannier, de la Cerche, de la République et la place du Martroi). L'architecte en chef, Pol Abraham, y expérimente des méthodes de préfabrication en usines des éléments de construction des immeubles11. Celles-ci doivent permettre de gagner du temps dans la conduite des chantiers ; d'économiser des matériaux (utilisation d'une quantité de béton et de métal moins importante comparativement à d'autres chantiers, grâce à la méthode de la précontrainte par exemple) et de faire appel à une main d’œuvre moins qualifiée. Dans cette période d'après-guerre où l'on manque partout de matériaux et d'hommes pour mener les nombreux chantiers de la Reconstruction, ces aspects sont essentiels.

Ces expérimentations liées à la préfabrication ont été possibles très rapidement à l'issue du conflit grâce aux recherches menées au préalable par les architectes et l'administration du gouvernement de Vichy (CTRI). Si les premières tentatives en la matière peuvent être datées des années 1930 avec les éléments dits "typifiés" d'Auguste Perret pour le bâtiment du Mobilier national (Paris, 1935-36)12, ce sont véritablement au début des années 1940 que la préfabrication fait l'objet de recherches plus poussées. Un travail de normalisation de la construction est notamment mené et aboutit en 1943 à la publication d'un Répertoire des Éléments et Ensembles Préfabriqués (REEF). Des concours sont également organisés par le CTRI (1943-1944). Architectes, ingénieurs et entrepreneurs sont invités à réfléchir aux moyens d'améliorer les méthodes de construction. Les chantiers d'Orléans auront d'ailleurs recours à des procédés primés à cette occasion13.

Néanmoins, et malgré ces nombreuses réflexions préalables, le bilan des chantiers d'expérience d'Orléans sera mitigé14. Il est, par ailleurs, essentiel d'insister sur le fait que si la Reconstruction a permis ponctuellement d'innover en matière de procédés de construction, les chantiers de la plupart des villes du Val de Loire et d'ailleurs en France restent encore très traditionnels dans leurs modalités. De la même manière, les matériaux utilisés, tout en laissant une part de plus en plus importante au béton armé, sont relativement traditionnels : brique et pierre calcaire sont présentes dans les quartiers reconstruits des bords de Loire.

En termes d'organisation administrative, le MRU, tout en reprenant une partie des procédures mises en œuvre sous Vichy, met également en place de nouveaux dispositifs afin d'accélérer la reconstruction. Le remembrement et le calcul des dommages de guerre qui en découlent sont des procédures longues. Si des villes, comme Orléans, en sont à une phase très avancée à la Libération, toutes n'en sont pas là. En outre, dans les mois qui suivent la libération des villes, les sinistrés sont encore en attente d'une loi régissant l'attribution des dommages de guerre. Aussi, et pour ne pas empêcher le démarrage des chantiers, l’État met en place le système des Immeubles sans affectation individuelle (ISAI) par l'ordonnance du 8 septembre 1945. Vite devenus des Immeubles sans affectation immédiate, ils sont pré-financés par l’État et sont donc rapidement bâtis. Les sinistrés qui acceptent de passer par ce système renoncent au versement des dommages de guerre, mais ils sont relogés plus rapidement15. Ainsi, à Tours, les travaux dans le secteur reconstruit du centre-ville démarrent en 1947 dans l'îlot D (entre les rues du Commerce, du Maréchal-Foch, des Fusillés et la place de la Résistance), où les cinq premiers immeubles sont des ISAI16.

Des chantiers d'expérience aux grands ensembles

Face à la crise du logement, le MRU lance au début des années 1950, en parallèle des opérations de reconstruction toujours en cours, des politiques volontaristes d'encouragement à la construction de logements neufs. C'est dans ce contexte que les grands ensembles ont vu le jour. Sous ce titre générique évoquant la construction de masse sous forme de barres et de tours se cachent en fait des initiatives de nature différente tant dans leur planification, que dans leur déroulement opérationnel ou dans leurs modalités de financement17.

Parmi les différents dispositifs créés, le secteur industrialisé est lancé dès 1951. Dans la continuité de certains chantiers d'expérience lancé par le MRU à partir de 1945, il vise à mettre en œuvre de nouveaux modes constructifs à caractère industriel, mais aussi une nouvelle organisation entre les différents corps de métier intervenant en amont des chantiers et lorsqu'ils sont en cours. Il présente toutefois une grande différence en termes d'échelle dans la mesure où les secteurs industrialisés doivent comprendre au moins 600 logements18.

Vue générale du secteur urbain concerté du Sanitas en direction du sud-ouest - 1965. (Archives départementales d'Indre-et-Loire, section contemporaine, Chambray-lès-Tours, Série Fi, cote 5Fi-P35, 20587-21).Vue générale du secteur urbain concerté du Sanitas en direction du sud-ouest - 1965. (Archives départementales d'Indre-et-Loire, section contemporaine, Chambray-lès-Tours, Série Fi, cote 5Fi-P35, 20587-21).

Le secteur urbain concerté du Sanitas, construit à Tours sur des terrains déblayés, est un exemple de secteur industrialisé. Situé à proximité de la gare, sa création a été rendue possible par les destructions des installations ferroviaires lors des bombardements de la ville de 1943 et 1944 et au report sine die du projet de gare unique porté par la municipalité jusqu'en 1953. Les premières études lancées en 1954 sous la houlette de l'architecte Jacques Henri-Labourdette aboutirent à la réalisation d'une première tranche de construction à partir de 1958. Rapidement suivie de trois autres tranches, ainsi que d'opérations complémentaires, le secteur industrialisé du Sanitas comprend environ 3 500 logements construits entre 1958 et 1971, mais également des équipements publics (cité universitaire, groupes scolaires, commerces...).

La Reconstruction, commencée à Orléans dès janvier 1945, a donc démarré progressivement dans les autres villes-ponts du Val de Loire. Elle s'est ensuite poursuivie jusque dans la deuxième moitié des années 1950 où elle côtoie des opérations de grands ensembles.

1ALLORANT, Pierre. "Reconstruction nationale et urbanisme technocratique : l'action pionnière du préfet Morane". In ALLORANT, P., CASTAGNEZ, N., PROST, A., "Le Moment 1940". Paris : L'Harmattant, 2012, p.140.2ROYER, Jean. "La Reconstruction des villes du Val de Loire". "Urbanisme", n°71, janvier-mai 1941, p.17-27.3VOLDMAN, Danièle. "La Reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954. Histoire d'une politique". Paris : L'Harmattan, 1994. 487 pages.4AM Orléans. Série O : 7678. Rapport du Directeur des Travaux Municipaux. Fixation des périmètres de reconstruction. 17 février 1943.5ROYER, Jean. "Reconstruction 1941". "Urbanisme", octobre-novembre 1941, n°72, p.64-77.6ALLORANT, Pierre. Op. cit. p.143.7Ibid. , p.144.8"Programme des concours d'étude du commissariat à la reconstruction immobilière". "L'Architecture française", novembre 1941, n°13, p.45-52.9VOLDMAN, Danièle. Op. Cit. p.155.10AN. 19771621/42. Copie de la lettre de Léon-Emile Bazin au Président de la Commission des marchés. 26 octobre 1946. 5 p. dactyl. 11VOLDMAN, Danièle. Op. Cit. p. 301-302.12DELEMONTEY, Yvan. "Reconstruire la France : l'aventure du béton assemblé, 1940-1955". Paris : Editions de la Villette, 2015. p.226.13VOLDMAN, Danièle. Op. Cit. p.300-301.14DELEMONTEY, Yvan. Op. Cit. p.176.15VOLDMAN, Danièle. Op. Cit. p.303.16AC Tours. Série W : 149 W 16. Reconstruction de l'entrée nord de la ville. Ilot D. 1946-1951.17FOURCAUT, Annie. "Les grands ensembles ont-ils été conçus comme des villes nouvelles ?". "Histoire urbaine". [en ligne]. Mars 2006, n° 17, p. 7-25 [23.08.2016]. Accès Internet : 18LEGOULLON, Gwenaëlle. "Les grands chantiers de construction de logements au début des Trente Glorieuses en France". [en ligne]. 2013 [23.08.2016]. Accès Internet :
Aires d'études Val de Loire et Reconstruction

Les villes-ponts du Val de Loire (Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Amboise, Blois, Beaugency, Meung-sur-Loire, Orléans, Saint-Denis-de-L'Hôtel, Jargeau, Châteauneuf-sur-Loire, Sully-sur-Loire, Saint-Père-sur-Loire, Gien) sont touchées par les bombardements des troupes allemandes entre le 15 et le 19 juin 1940. Ce sont principalement les centres historiques de ces communes qui sont alors détruits. Très vite, les autorités locales s'attèlent à déblayer les ruines, tandis que les institutions du gouvernement de Vichy se mettent en place. Une administration dédiée à la Reconstruction des villes détruites s'organise sous la houlette du Commissariat Technique à la Reconstruction Immobilière (CTRI). Ce dernier accompagne les municipalités dans l'élaboration de leur Plan de Reconstruction et d'Aménagement (PRA) et nomme les urbanistes en chef chargés de leur rédaction. En 1944, une partie des villes-ponts du Val de Loire est à nouveau touchée, cette fois par les bombardements alliés. Suite à la Libération du pays, de nouvelles administrations sont mises en place. Le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU) est créé et met en œuvre la Reconstruction effective des villes sinistrées qui n'avait pas pu débuter du temps de l'Occupation. Le lancement des travaux dans le Val de Loire s'échelonne entre janvier 1945 et le début des années 1950, pour se terminer à l'extrême fin de cette décennie.

Sites de proctection liste du patrimoine mondial

Le patrimoine de la Reconstruction des 13 villes du Val de Loire étudiées (Tours, Saint-Pierre-des-Corps, Amboise, Blois, Beaugency, Meung-sur-Loire, Orléans, Jargeau, Saint-Denis-de-l'Hôtel, Châteauneuf-sur-Loire, Sully-sur-Loire, Saint-Père-sur-Loire, Gien) est situé dans leur centre-ville et/ou à proximité de leurs installations ferroviaires sur des terrains déblayés suite aux destructions. Dans les villes plus importantes, il peut également être excentré quand des quartiers, dits de compensation, ont été construits (Orléans, Tours, Blois, par exemple). Constitués principalement d'immeubles et de maisons, les secteurs urbains reconstruits comprennent également des aménagements urbains remodelés (voies nouvelles, places...) et des bâtiments publics (écoles, centres administratifs...). L'architecture de la Reconstruction dans le Val de Loire utilise des matériaux traditionnels (pierre calcaire, briques, ardoises, tuiles), souvent couplés avec du béton armé. Ainsi, la brique est très largement employée dans l'Est du Loiret et jusqu'à Orléans. A mesure que l'on descend la Loire, elle est de moins en moins présente, la pierre calcaire s'imposant de plus en plus.

Références documentaires

Bibliographie
  • ABRAHAM, Pol. Architecture préfabriquée. 2e édition. Paris : Dunod, 1952. [1ère éd. 1946]

  • ALLORANT, Pierre. Reconstruction nationale et urbanisme technocratique : l'action pionnière du préfet Morane. In ALLORANT, P., CASTAGNEZ, N., PROST, A. Le Moment 1940. Paris : L'Harmattant, 2012.

  • AMOUROUX, Dominique. Louis Arretche. Paris : Editions du patrimoine, Collection Carnets d'architectes, 2010.

  • DELEMONTEY, Yvan. Reconstruire la France. L'aventure du béton assemblé 1940-1955. Paris : Editions de la Villette, 2015.

  • DIEUDONNE, Patrick (dir.). Villes reconstruites, du dessin au destin. Paris : L'Harmattan, 1994.

  • GOURBIN, P. Les monuments historiques de 1940 à 1959 : administration, architecture, urbanisme. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2008.

  • KOPP, Anatole, BOUCHER, Frédérique, PAULY, Danièle. L'architecture de la Reconstruction en France, 1945-1953. Paris : Le Moniteur, 1982.

  • LAURENT, Xavier. Grandeur et misère du patrimoine : d'André Malraux à Jacques Duhamel. Paris : La Documentation française, 2003.

  • TEXIER, Simon. Paris 1950. Un âge d'or de l'immeuble. Paris : éditions du pavillon de l'Arsenal, 2010.

  • VAYSSIERE, Bruno. Reconstruction, déconstruction : le hard french ou l'architecture française des trente glorieuses. Paris : Picard, 1988.

  • VIGATO, Jean-Claude. L'architecture régionaliste. France, 1890-1950. Paris : IFA-Norma, 1994.

  • VOLDMAN, Danièle. La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954 : Histoire d'une politique. Paris : L'Harmattan, coll. Ville, histoire, culture et société, 1997.

  • [Exposition. Tours, Château de Tours. 2011]. Photographies à l’œuvre. Enquêtes et chantiers de la reconstruction, 1945-1958. Réd. Didier Mouchel, Danièle Voldman. Cherbourg-Octeville : le Point du Jour ; Paris : éditions du Jeu de Paume, 2011.

  • [Exposition. Paris, Archives nationales. 1991]. Reconstructions et modernisation. La France après les ruines 1918... 1945... : exposition présentée à Paris, de janvier à mai 1991. Réd. Jean-Pierre Azéma, Dominique Barjot, Rémy Baudoui et al. Paris : Archives nationales, 1991.

Périodiques
  • BASCHET. A la recherche d'une discipline. L'Illustration. Mai 1939.

  • BASCHET, Roger. Les Bords de Loire. L'Illustration, n° 5124, 24 mai 1941.

  • BASCHET, Roger. Reconstruction : le nouveau visage des bords de Loire. Plaisir de France, septembre 1952, p. 7-20.

  • Bilan de la Reconstruction. Urbanisme, n°45-48, 1956, p. 262-263

  • Charte de l'architecte reconstructeur. L'Architecture française, février 1941, n°4, p.42-48.

  • L'Architecture d'aujourd'hui, septembre 1946, n°7-8.

  • L'Architecture d'aujourd'hui, novembre-décembre 1946, n°9 ("Reconstruction en France").

  • L'Architecture d'aujourd'hui, octobre-novembre 1950, n°32 ("Reconstruction France 1950").

  • L'Architecture française, mai 1941, n°7 ("Plans de reconstruction - Loiret").

  • L'Architecture française, décembre 1941, n°14 ("Ensembles").

  • L'Architecture française, 1975, n°391.

  • L'Illustration, 24 mai 1941, n°5124 ("Construire").

  • Loi instituant l'ordre des architectes et réglementant le titre et la profession d'architecte. L'Architecture française, février 1941, n°4, p.40-41.

  • ROYER, Jean. La reconstruction des villes du Val de Loire. Urbanisme, janvier-mai 1941, n°72 ("Reconstruction 1941"), p. 17-27.

  • Urbanisme, n°59 ("Construction et reconstruction des villes").

  • Urbanisme, décembre 1941, n°73.

  • Urbanisme, juin 1943, n°91 ("Vallée de la Loire, reconstruction").

  • Urbanisme, 1956, n°45-48 ("Bilan de la Reconstruction").

  • FOURCAUT, Annie. Les grands ensembles ont-ils été conçus comme des villes nouvelles ?. Histoire urbaine. [en ligne]. Mars 2006, n° 17, p. 7-25 [23.08.2016]. Accès Internet : <URL : www.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2006-3-page-7.htm>

  • LEGOULLON, Gwenaëlle. Les grands chantiers de construction de logements au début des Trente Glorieuses en France. [en ligne]. 2013 [23.08.2016]. Accès Internet : <URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01202254>

(c) Région Centre-Val de Loire, Inventaire général - De Decker Aurélie - Cornilleau Florence